Mots-Clés ‘Gérard Conio’

GERARD CONIO. POESIE ET POLITIQUE.

Jeudi 17 mai 2012

QUELQUES  REFLEXIONS PRELIMINAIRES

Grâce aux efforts de Blandine Masson et Emmanuelle Chevrière, on va bientôt diffuser à France-Culture une série d’émissions sur les  » pages arrachées de Mon Siècle d’Alexandre Wat«  qui ont été réalisées par Michel Sidoroff avec qui j’ai déjà fait équipe pour l’adaptation radiophonique du Double de Dostoïevski et pour plusieurs émissions sur Ivan le Terrible d’Eisenstein. En programmant ces  » pages arrachées », Blandine Masson reprend ainsi un vieux projet envisagé il y a déjà longtemps par Alain Truttat qui comprenait l’importance de ce livre et tenait à le faire mieux connaître  en faisant « jouer » par des acteurs les « rôles » d’ Alexandre Wat et de Czeslaw Milosz. Ces noms, ces références risquant de paraître byzantines à beaucoup d’auditeurs ( de même qu’aux lecteurs éventuels de ce blog) il importe de rappeler à qui, à quoi, ils se réfèrent.

Alexandre Wat et Czeslaw Milosz comptent parmi les plus grands poètes polonais du vingtième siècle, mais, hélas! cette qualité ne concernera guère ceux qui ne pratiquent pas cette langue. C’est, bien, d’ailleurs où le bât blesse et l’une des raisons pour lesquelles, depuis mon retour des pays de l’Est où j’ai enseigné le français pendant vingt ans, je me suis efforcé de combler quelques brèches dans un mur plus tenace, sans doute, que le mur de Berlin, qui est le mur de l’ignorance quasi générale de nos compatriotes envers l’Europe de l’Est, qui, malgré son intégration progressive dans l’ Union Européenne, reste plus que jamais, culturellement, linguistiquement et économiquement,  » l’autre Europe », une Europe de seconde zone.

Si, malgré ce mur d’ignorance et d’indifférence, les noms d’Alexandre Wat et de Czeslaw Milosz ont eu, à un certain moment, droit de cité, ce n’est donc pas à cause d’un intérêt soudain pour leur oeuvre poétique, mais parce que leur témoignage sur leur expérience du communisme pouvait être utilisé dans la campagne antisoviétique qui faisait rage dans les  » médias » occidentaux, dans les années quatre-vingt.

Ce n’était pourtant pas l’objectif initial de Mon Siècle, que l’on ne saurait comparer à cet égard à des oeuvres comme L’Archipel du Goulag de Soljénitsyne ou Les Hauteurs béantes de Zinoviev qui ont été conçues comme des machines de guerre destinées à combattre le système soviétique.

Avant d’être un témoignage contre le communisme, Mon Siècle a été, en effet, le témoignage sur une vie, car en polonais, le même mot  » wiek » désigne l’âge et le siècle. Mais ce faisant, ce titre exprimait parfaitement l’imbrication entre la vie de Wat et son siècle et, plus encore, la leçon qui aujourd’hui, avec le recul, se dégage de cette confrontation entre deux utopies, l’utopie poétique et l’utopie politique. Car c’est bien de la confusion entre ces deux visions du monde, celle de l’avant-garde, celle de l’art de gauche, et celle de l’ idéologie totalitaire, qu’est né le grand dévoiement de ceux qui voulaient dans un même mouvement,  » changer la vie et transformer le monde ». Et s’il est important aujourd’hui de  » relire Mon siècle » c’est bien parce que le divorce entre ces deux tentatives n’a pas été le monopole du communisme mais renaît à chaque moment de notre histoire et de nos vies.

Et ce qui peut nous toucher le plus dans le dialogue entre Wat et Milosz, c’est moins un témoignage contre un système de domination qui a fait son temps que sur le combat permanent que se livrent en chacun de nous la poésie et la politique, les voies de la création et les tentations de compromis avec une réalité littéralement  » innommable », une réalité, dira Wat, qu’il est interdit de nommer, car les mots mêmes qui la désignent sont autant de souillures de la langue et de notre âme, car la question fondamentale que posent inlassablement ces deux poètes à propos de leur égarement politique, est celle du langage.Ce ne sont pas seulement  les idées politiques, dira Wat, mais les mots eux-mêmes qu’il faut extirper de notre langue, de notre conscience, parce qu’ils sont  » laids »

Je présente en  » bonnes feuilles » dans ce blog deux textes sur Wat et Milosz qui seront publiés dans un recueil que prépare Maria Delaperrière sur ces deux auteurs. Pour en faciliter la lecture, voici quelques données biographiques et historiques:

Alexandre Wat est né le 1er mai 1900 à Varsovie, il s’est donné la mort à Antony le 27 juillet 1967. Il fait ses débuts en publiant en 1919 un poème futuro-dadaïste:  » Moi d’un côté et moi de l’autre côté de mon poêledogue en fonte » ( traduction d’Erik Veaux), et, après le nihilisme mordant de Lucifer au chômage, un recueil de nouvelles paru en 1927, il croit trouver dans le communisme une planche de salut et dirige entre 1929-1931  Le mensuel littéraire, une revue qui sera le laboratoire du marxisme en Pologne. Lors de l’invasion allemande, il se réfugie à Lvov avec sa famille mais est arrêté le 24 janvier 1940. Incarcéré d’abord dans la prison de Zamarztynov, il sera transféré à Kiev, puis à la Loubianka, et enfin à Saratov où, le 20 novembre 1941 il sera amnistié et libéré, puis assigné en résidence au Kazakhstan. En décembre 1941 il arrive à Alma-Ata où il travaillera à la Délégation polonaise. Il cherche désespérément sa femme et son fils qui ont été déportés dans le sud du Kazakhstan et parvient à les faire venir à Alma-Ata. Mais il sera soumis à la campagne de  » passeportisation », Staline voulant obliger les Polonais restés en Union soviétique à prendre le passeport soviétique. Il refuse et en 1943 il sera déporté avec sa famille à Ili jusqu’en avril 1946. Il est alors autorisé à retourner en Pologne où il est reçu avec les honneurs à cause de son passé pro-communiste. Mais il sera l’un des rares écrivains polonais à refuser le réalisme socialiste. Il est victime d’une congestion cérébrale qui aura de graves  séquelles sous la forme d’une maladie nerveuse incurable. En 1957 il émigre définitivement en France avec sa famille. En 1963, grâce aux démarches de Czeslaw Milosz, il est invité au Centre d’études slaves de l’Université de Berkeley pour donner des cours de littérature. Mais une recrudescence de sa maladie l’empêche de remplir ses obligations.  Mais Wat a la passion des conversations  » essentielles » comme disait Witkiewicz et quant il parle, quand il raconte ses souvenirs, il oublie momentanément ses douleurs. Milosz lui propose alors d’enregistrer des  » mémoires parlés » sous forme d’entretiens. Après sa mort, sa femme Ola Wat transcrira ces enregistrements dans un livre publié en 1977 à Londres sous le titre de Mon Siècle. J’en ai publié la traduction française aux éditions de l’Age d’homme et Bernard de Fallois en 1989. J’ai l’an dernier été amené à me pencher de nouveau sur Mon siècle à l’occasion du colloque  sur Alexandre Wat organisé à la Bibliothèque polonaise par Maria Delaperrière. Voici le texte de cette conférence:

 

EN RELISANT MON SIECLE

 

On sait que Mon Siècle, après sa parution à Londres en 1977, s’est rapidement et largement propagé en Pologne et a, sans doute, contribué à l’évolution qui devait conduire à l’éclosion de Solidarnosc et, à plus long terme, à la chute du régime communiste en Pologne.

Et si sa version française a obtenu, en 1989, un grand succès d’estime, cet intérêt des « médias » de l’époque n’avait pas pour cause les qualités intrinsèques du livre mais plutôt l’opportunité de son exploitation dans le contexte de la campagne antisoviétique qui battait alors son plein.  Or, si l’importance de ce livre se limitait à son rôle historique, elle n’aurait que peu de poids pour nous aujourd’hui. Et il serait enseveli depuis longtemps sous  la masse de documents, de témoignages qui se déversent chaque jour dans les librairies et sur internet pour nous rappeler «  le péril rouge ». Mais en relisant Mon Siècle, un bon lecteur se persuadera aisément que ces  « mémoires parlés » lui tiennent un tout autre discours que les habituelles descriptions des horreurs imputables au communisme. Certes, Aleksander Wat parle à Czeslaw Milosz de son expérience du communisme, mais le regard qu’il porte sur sa vie va bien au-delà de la simple volonté de dénoncer une «  illusion du passé ». Mon Siècle est sans doute un livre sur la politique, mais c’est surtout le livre d’un poète sur la politique, un livre qui met aux prises deux principes qui depuis toujours se combattent dans l’homme, celui de la parole poétique et celui du pragmatisme grégaire.

Après avoir sacrifié à la poétique des mots en liberté dans sa jeunesse futuriste, Aleksander Wat a sombré dans le nihilisme ironique et sans espoir de Lucifer au chômage. Il rapporte dans Mon siècle que lorsque Herling-Grudzinski a reçu la seconde édition de ces nouvelles qui traitaient déjà du mal dans l’histoire, il lui a demandé « s’il les avait écrites après ses désillusions, après sa rupture avec le communisme ». Et Wat ajoute : « J’ai pensé effectivement qu’à la réflexion ses doutes étaient parfaitement logiques. Car il y a dans ce recueil un certain nombre de jugements sur le communisme qui sont vraiment tout à fait objectifs : le communisme qui est  venu se briser sur cet atome qu’est l’âme. Il y a là toutes sortes de remarques très objectives, très lucides, dont on peut reconnaître aujourd’hui  l’exactitude et la pertinence. Mais j’ai écrit ces nouvelles en 1924 et 1925, je les ai réunies en volume en 1929. Alors quoi ? Eh bien, j’étais devenu idiot. C’est une histoire toute simple. Je ne pouvais pas supporter le nihilisme, disons, l’athéisme. Si l’on examine ces nouvelles les unes après les autres, de façon systématique, on voit que j’ai rassemblé dans Lucifer pour les confronter tous les concepts fondamentaux de l’humanité : morale, religion et même amour. C’est d’autant plus paradoxal et intéressant que j’étais justement en train de vivre la seconde année d’un grand amour. Et pourtant cette remise en question cérébrale de l’amour est menée avec rigueur jusqu’à son terme. Une compromission de la notion même de personnalité. Ainsi de cette nouvelle sur Landru  où le concept de personnalité est remis en question. C’était, d’une façon générale, une remise en question de tout. Rien ! Point final ! Terminé ! Nihil ! »[1]

Aleksander Wat a exprimé dans ces lignes toutes les tensions et les contradictions qui ont habité sa génération, car c’est bien dans la brèche effectuée par les avant-gardes que s’est engouffré le communisme, comme la seule issue à la crise du sens ouverte par la première guerre mondiale. La leçon que l’on peut tirer aujourd’hui de Mon Siècle, dépasse en cela son cas personnel pour s’appliquer non seulement à la tragédie de son époque mais pour répondre aussi aux questions que nous pose aujourd’hui un monde déboussolé par une nouvelle pensée totalitaire qui n’ose pas dire son nom.

C’est pourquoi il serait réducteur de considérer Wat comme «  un dissident », notion qui renvoie à une connotation trop exclusivement politique pour rendre compte de la vraie nature de son œuvre. Mon Siècle n’est pas le récit d’une histoire historienne, mais d’une histoire intérieure, spirituelle, l’itinéraire d’une âme aux prises avec le mal dans l’histoire et ce n’est certes pas dans Lucifer au chômage mais dans Mon Siècle que le communisme «  est venu se briser contre cet atome qu’est l’âme », contre la poésie de la vie. Or, c’est à la Loubianka que Wat a véritablement découvert la poésie, non comme un exercice de style, mais comme un mode de vie, une manière très particulière d’être au monde, de percevoir le monde, de se situer dans le monde.

«  A la Loubianka, j’ai reconnu sa présence comme du bout des doigts », dit-il à Milosz dans Mon Siècle, en parlant de la poésie qu’il avait abjurée lorsqu’il avait adhéré au communisme comme on entre en religion. Or, ajoutait Wat, « la matière spirituelle de la poésie se manifeste sous une forme plus pure que l’expérience religieuse puisque cette dernière est composée de facteurs psychologiques, comme les impulsions vers le père, la relation avec la nature, et autres semblables. Par contre, si la poésie s’en nourrit également, elle peut s’en passer. Elle peut se passer de tout, elle est l’état de nirvana, conçu non comme néant, mais comme la plus grande plénitude. Gesang ist dasein (Le chant est l’existence) – répétais-je avec Rilke. C’est ce que je pensais de la poésie à la Loubianka, c’est ainsi que je la ressentais. Il est clair que depuis ce temps, beaucoup de mes vues ont changé, mais jusqu’à présent, si on me le demandait, je serais incapable de définir la poésie. Jusqu’à présent, elle est pour moi un état et non un fait : la plus haute valeur de la littérature et de la langue. Si l’on en croit la clameur à la mode chez les poètes, il faudrait réinventer la poésie. Mais non, il faut répondre à une exigence plus simple et plus ardue, il faut réinventer le poète. »[2]

 

Il est en effet, très significatif que Wat ait cessé d’écrire lorsqu’il a créé le Mensuel littéraire qui a été le laboratoire du marxisme en Pologne. Et il a retrouvé sa veine poétique lorsqu’il a reconnu définitivement la malfaisance de la politique, en tant que telle,  à son retour en Pologne, après avoir rompu avec un régime qui pourtant l’avait accueilli comme un fils prodigue. Il ne s’agit donc pas dans Mon Siècle du communisme en tant que tel, considéré comme une sorte d’accident de l’histoire, de fléau lié à une époque définitivement révolu. Wat était très conscient que « le diable dans l’histoire » était avant tout «  le diable dans l’homme » et correspondait à un principe de domination que seule la poésie pouvait extirper. Il s’agit, plus largement, de la politique comme empêchement de la poésie, la politique comme corruptrice du langage : «  La politique, dit-il à Milosz dans Mon Siècle, au cours d’un long, long demi-siècle, a été tellement dénaturée et tellement corrompue, de part et d’autres, qu’il faut commencer à l’arracher de l’âme avec les racines, nettoyer le terrain pour semer une graine politique saine et humaine qui deviendra la «  virtu » du citoyen libre. Naturellement les actes de révolte politique et encore plus la révolte politique  des esprits sont utiles, car ils obligent le pouvoir à faire des concessions, cependant ils resteront de longues années encore stériles et impuissants dans l’Empire russe, à ébranler le mouvement des masses. Personnellement, ce n’est pas en eux que je guette l’espoir de la Russie, mais dans la vie, dans l’être, dans un autre espace spirituel. Avec quel bonheur le jeune Brodski a découvert John Donne et comme cette rencontre a fructifié ! »[3]

On sait qu’Ola Wat, après avoir transcrit les enregistrements des conversations avec Milosz, a emprunté à Mandelstam le titre de ces mémoires parlés, mais le mot «  wiek », en polonais comme en russe, désigne à la fois « l’âge » et « le siècle », et le fait que  Wat soit né  le premier mai 1900 justifiait pleinement l’adéquation entre sa vie et « son siècle », ce XXème siècle marqué à la fois par la pensée totalitaire et par l’irruption du modernisme dans l’art et la littérature, les deux axes qui structurent ce flux verbal que le lecteur «  entend » comme un immense monologue ponctué par les rares interventions de Milosz.

Il est vrai que ces incitations étaient indispensables pour déclencher la parole qui allait arracher le malade à sa prostration et drainer les souvenirs dormants dans une conscience coupable. Et Milosz  a rappelé dans sa préface l’importance du courant qui passait entre eux  puisque Wat n’a pas réussi  à poursuivre ces entretiens avec d’autres que lui. Si un livre a besoin, pour exister, d’un bon lecteur, au sens de Nabokov, la parole orale, même si elle tourne au monologue, suppose une oreille attentive pour être captée et prendre corps.  Si bien que l’on est amené à réévaluer dans Mon Siècle une expérience qui, au départ, avait un but essentiellement thérapeutique, et pouvait paraître comme un pis-aller, puisqu’elle ne faisait que remplacer le livre que Wat ne pouvait plus écrire, du fait de sa maladie. Et quand on compare la partie rédigée de ses mémoires avec la parole vivante qui jaillit dans sa conversation avec Milosz, on ne peut que se réjouir qu’une circonstance malheureuse ait produit un pareil résultat. Cela relève, en réalité, d’une situation qui s’est  créée à l’époque des grandes mutations de la modernité et qui a entraîné pour la littérature une nécessité de se renouveler par la contamination entre l’oral et l’écrit. Céline, chez nous, en est l’exemple le plus frappant. Mais dans le cas de Wat, il faut adjoindre un autre ingrédient à ce cocktail existentiel qui compose Mon Siècle, c’est la passion pour l’art de la conversation propre aux écrivains d’Europe centrale et orientale. On se souvient du témoignage de Gombrowicz quand, dans son exil, il peine à retrouver l’ambiance des cafés où pouvait s’épanouir sa veine philosophique. Et Nicolas Khardjiev me confiait que l’oeuvre écrite de Mandelstam ne donnait qu’un pâle aperçu du foisonnement poétique de sa conversation.

A la Loubianka, mis en confiance par un Tchékiste lettré, le géorgien Lalachvili, il retrouvera une atmosphère de café littéraire qui transforme les doprosy, les interrogatoires, en conversations de bonne compagnie, si bien qu’il acceptera sans difficulté, et sans penser à mal, de rédiger un rapport sur ses anciens camarades communistes ralliés à Staline, démarche des plus ambigües qui, plus tard, viendra accroître son sentiment de culpabilité. «  C’était tout-à-fait le genre de conversation que l’on peut avoir dans un café littéraire », dira-t-il de ces étranges doprosy : «  Je suis un terrible bavard dès qu’il s’agit de littérature, je suis un produit des cafés littéraires, c’est mon point faible et quand je me trouve dans cette atmosphère je suis capable de discuter avec mes pires ennemis. Dès que je m’installe dans un café littéraire, réel ou imaginaire, je me sens complètement désarmé. Tous mes griefs, tout le mal qu’on m’a fait, tout cela disparaît complètement. Il en a été de même avec Lalachvili. J’étais en le quittant d’une humeur radieuse. En sortant de son bureau, je ne pensais plus pour l’instant à ma famille. Et je retournai dans la cellule dans un état de vrai bonheur, comme rechargé d’une force de cent chevaux.»[4]

Mais cet incident est sans doute à mettre aussi au compte de l’extraordinaire séduction que la Russie, la vie russe, le monde russe, l’intelligentsia russe exerçaient sur Wat. Dans ses souvenirs sur la Loubianka, non seulement il ne manifeste aucun ressentiment, mais il évoque presque avec tendresse les éléments qui rendaient son incarcération viable, que ce soit le choix des livres, le bain,  le thé et les gâteaux offerts par  Lalachvili, des repas savoureux bien qu’insuffisants, ou même les chaussettes que l’on donnait aux détenus.

Mais ce qu’il doit surtout à la Loubianka, c’est d’avoir compris les liens sous-jacents qui rattachaient la poétique futuro-dadaïste des « mots en liberté » pratiquée dans sa jeunesse à la langue de bois stalinienne. Il en a la révélation dans ses conversations avec Dounaïevski, un compagnon de cellule, disciple de Marr, qui était un «  maniaque de l’étymologie ». A cet égard, il importe de « peser » dans Mon Siècle le reniement de son « avant-gardisme » qu’il prononçait dans les termes suivants :  

« Le fait de rester complètement enfermé, dans une même cellule, avec un pareil étymologomane, eut sur moi, en tant qu’écrivain, de façon indirecte, un impact considérable », dit-il à Milosz. « Je trouvais, à vrai dire, ses bizarreries plutôt comiques. Mais indirectement elles eurent sur mon évolution une influence décisive. Maintenant je rationalise tout ça, mais je me demande si ce n’est pas ça qui a mis fin à mon avant-gardisme. C’est à-dire que quand tu restes enfermé pendant des mois avec quelqu’un qui recherche les racines de l’histoire de chaque mot, qui, avec les racines et l’histoire de chaque mot, recrée une certaine réalité historique, anthropologique, alors tu ne peux plus croire en ce qui constituait l’essence de l’avant-gardisme, en tout cas, en ce qui la constituait pour moi, et, en ce qui me concerne, c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à perdre mon avant-gardisme. Ce qu’avait déclenché Marinetti avec son slogan des «  mots en liberté ». Le nihilisme, le matérialisme linguistique, le mot comme chose, avec quoi on peut tout faire, tout ce qui nous plaît. Pour moi, c’est cela qui distingue les poétiques. Et même plus que les poétiques, car ce qui distingue la vision du monde de l’écrivain et du poète d’avant-garde de celle du traditionaliste, du passéiste, ou, si l’on veut, du classique, c’est précisément que le mot est une chose matérielle. Avec Dounaïevski, j’entrais dans le jeu car c’était pour moi un jeu épatant pour tuer le temps. Cela me rendait pourtant la perception biologique du lien des mots avec l’histoire ; il s’agissait vraiment d’un lien au plus haut niveau, non pas minéral, mais biologique et même archétypique avec les tissus extraordinairement vivants des destinées humaines, des destinées des générations, des destinées des peuples. Et je me sentais de nouveau responsable pour chaque mot, pour l’usage propre de chaque mot. C’était bien une véritable conversion à la vraie nature des mots. Et alors, intuitivement, j’ai eu le sentiment de cette responsabilité et que, peut-être, ce qui distingue justement les poètes des autres hommes, ce qui différencie très exactement les poètes des autres hommes, c’est effectivement que la tâche ou la mission ou je ne sais quel instinct du poète est de découvrir de nouveau non pas le sens de chaque mot, mais seulement le poids de chaque mot. »[5]

Cette opposition entre le sens et le poids des mots renvoie certainement à la distinction fondamentale opérée par Jakobson entre la fonction poétique du langage et sa fonction de communication, mais aussi au célèbre aphorisme de Wittgenstein selon lequel «  Tout ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. » La poésie commencerait alors au-delà de cette ligne de démarcation et donnerait accès à un continent quasiment mystique immergé depuis toujours sous les conventions figuratives et les contraintes logiques. Mais les reconstructions dépravées de la langue qui hantaient l’esprit inventif et torturé de Dounaïevski ne correspondaient qu’au premier stade de la linguistique stalinienne, lorsque la théorie japhétique de Marr trônait comme un dogme infaillible de la vulgate marxiste. C’est seulement lorsque Staline en 1950, dans son livre sur Le Marxisme et les problèmes de la linguistique se libéra de ces dernières chaînes « du sens » en devenant «  le seul maître des mots et des âmes » qu’il fut possible d’établir une analogie probante entre cette « langue de bois » livrée entièrement à l’arbitraire du pouvoir et la poésie proclamée par les « avant-gardes » comme la libre création de l’arbitraire poétique. En lisant ce passage crucial de Mon siècle on pense  à « l’architectonique de la responsabilité » de Bakhtine, un penseur religieux, dont Wat, à ce tournant de son évolution, est plus proche que des formalistes qui ont été les théoriciens de ce matérialisme linguistique que désormais il rejette.

Lorsqu’il condamne la théorie japhétique de Marr, pour s’approprier entièrement la langue, Staline, selon Wat, «  transporte le langage humain au-delà de la vérité et de l’erreur, au-delà de la sincérité et du mensonge  (et il rompt de cette façon le lien dialectique entre la sincérité et le mensonge) ». En cela nous sommes tous, dans notre mondialité éclectique et sans rivage les héritiers de Staline. Et on ne peut que constater chaque jour les effets désastreux de cette « libération » qui se conjuguent avec les excès d’un avant-gardisme dévoyé. C’est pourquoi il faut lire Mon Siècle où Wat, dans le regard sans concession qu’il porte sur ses erreurs passées, annonce, peut-être sans le vouloir, les dérives catastrophiques de notre présent.

Dans son livre sur Aleksander Wat, Thomas Venclova relève  ces convergences paradoxales qui, chez le jeune Wat, annoncent la destruction du langage qui sera opérée plus tard par Staline : «  La défiance à l’égard du langage, écrit-il, décuplée par la connaissance, sur sa propre peau, de l’expérience sémantique stalinienne, constitue l’un des motifs fondamentaux de la pensée du dernier Wat. A ce moment, il a fait tous ses efforts pour se tenir sur une ligne invisible sur laquelle on pouvait opposer à cette défiance le contrepoids de la foi et de l’amour.  En attendant, dans sa jeunesse, ce qui prévalait, c’était sa haine du langage, ce qui était tout-à-fait conforme aux orientations futuristes. »[6]

On peut s’interroger sur cette «  haine du langage » que Venclova prête à Wat, en se fiant aux éructations provocatrices et aux contorsions parodiques que l’on trouve dans l’œuvre maîtresse du poète futuriste, au titre à la fois arbitraire et riche de sens : Moi d’un côté et Moi de l’autre côté de mon poêle en cynofonte. Et il convient certainement de faire une place à part à ce long poème en prose, premier essai d’écriture automatique, qui trahit une ambivalence schizophrénique dont Wat trouvera peut-être la catharsis dans Mon Siècle.

Dans le chapitre qu’il consacre à cette œuvre singulière, Thomas Venclova rappelle que, loin de la renier, à l’heure du bilan, Wat y voyait un cryptogramme prémonitoire qui contenait «tout le dessin de sa vie », jusqu’aux noms géographiques, appelés plus tard à y jouer un rôle, comme San Francisco. Et il cite ces paroles de Wat qui attribue un pouvoir prophétique à cette poésie née de l’inconscient : «  Il est des jeunes gens à qui est donnée la science des mots, une science divinatoire. C’est de la magie. Magie et poésie, qui ont en elles une grande charge de consolation. »

Plus loin, dans le chapitre sur «  La critique de la raison stalinienne », Thomas Venclova approfondit cette relation souterraine entre l’avant-gardisme poétique et la linguistique stalinienne : « Le poêle en cynofonte, écrit-il, l’un des textes d’avant-garde les plus radicaux de son époque, a été une tentative d’annihilation globale de la sémantique de la langue. Wat y a perpétré le sabotage des habitudes reçues et des normalités linguistiques et il a tenté de créer ses mots propres, en somme, il a rejeté la mimesis au profit de la semiosis. A présent, cette expérimentation amusante a montré son côté dangereux, à savoir qu’entre l’artiste d’avant-garde et le pouvoir totalitaire il existait quelque chose en commun. Tous les deux portaient le manteau sombre du Démiurge gnostique ; tous deux créaient et détruisaient le sens selon leur propre caprice. Il y a au moins dans cette analogie un grain de vérité. Et même l’hostilité bien connue des principales figures du gouvernement totalitaire envers  l’art dégénéré, n’y change pas grand-chose, car, dans une certaine mesure,  on peut l’interpréter comme l’incapacité inconsciente à tolérer une concurrence, quelle qu’elle soit. »[7]

Sous l’entrelacs des digressions, malgré son caractère erratique, accentué par son inachèvement, le texte de Mon Siècle est structuré par deux voies magistrales, deux axes qui se croisent, s’affrontent, se recoupent, et finalement réconcilient peut-être les deux Moi de l’auteur du Poêle : celui de la parole poétique et celui de la pensée politique, une parole poétique qui est le mode d’expression de la pensée sensible, voire sauvage, des artistes, une pensée politique qui dessine une lecture talmudique, voire gnostique, du système totalitaire.

Mais il existe un autre centre de gravité au coeur de cette reconstruction d’une vie à travers le siècle, du siècle à travers une vie, et c’est ce qu’on peut appeler le thème russe.

Dès le début de son parcours, Aleksander Wat a été fasciné par la Russie, d’abord, adolescent fugueur, par le mythe de la révolution sociale, puis, poète en rupture de ban, par la révolution du langage accomplie par les futuristes russes, par Maïakovski, par Khlebnikov, et enfin par le mirage communiste, la tentation du « diable dans l’histoire », qu’il expiera dans les prisons staliniennes, puis dans les affres d’une maladie incurable.

Non seulement il dissocie le peuple russe d’un pouvoir criminel, mais il s’identifie à son malheur, si bien qu’il se produit une sorte d’osmose entre le destin de la Russie et son propre destin et qu’il faut lire Mon Siècle comme une confession qui raconte le calvaire de « l’homme intérieur » assassiné par le stalinisme et sa résurrection dans «  le poids des mots ».  Le poids des mots n’est pas le poids du sens mais le poids du sang dans les veines, il n’exprime pas des idées, des concepts, mais le vécu, le ressenti d’une expérience, d’une existence. C’est le poids de l’air dans la cellule de Zamarstynov, le poids des pas dans les couloirs de la Loubianka, le poids du «tchorny voron », le fourgon qui amène Wat à la prison de Kiev, le poids du « monitor »que Wat prend pour le diable dans la prison de Saratov, le  poids du ciel étoilé quand il se perd dans les rues d’Alma-Ata…C’est ce poids d’une langue qui n’est plus instrumentalisée à des fins de propagande ou de provocation, mais parle le langage du corps, le langage des choses, le langage de l’âme. Et  Wat retrouve ici le fond même, l’essence de la poétique moderniste avant d’être dévoyée dans des slogans, des poses et des manières, des artifices et des masques postiches collés sur un mal de vivre qu’il fallait conjurer à tout prix. A l’origine il y avait la sensation et la révolution du langage accomplie en peinture par le cubisme, en musique par l’atonalité, en poésie par le zaoum a consisté à inverser la matière et la forme, le son et le sens, pour transmettre, éterniser la densité de l’instant. C’est ce à quoi nous convie Wat dans Mon Siècle et le lecteur qui aura le courage et la patience d’entrer dans cette forêt de mots et d’écouter cette voix en saura plus que des tonnes d’archives sur l’époque de « la grande utopie » et «  de la grande terreur ». Ce temps passé deviendra alors pour lui un temps vécu et il partagera  « l’horreur et la fascination » dont parle Milosz pour une histoire qu’aucun document ne saurait restituer et que seul un poète pouvait donner à voir, à entendre, à sentir par l’esprit, les sens et le cœur.

 

En 2011 on a célébré partout dans le monde le centenaire de Czeslaw Milosz. En France seule la communauté polonaise a marqué cet événement.  Voici le texte de la conférence que j’ai prononcée dans le cadre du colloque organisé par Maria Delaperrière à la Bibliothèque Polonaise en novembre 2011:


CZESLAW MILOSZ,   DE LA PENSEE CAPTIVE A L’ESPRIT DESHERITE

 

 

Malgré son prix Nobel, Czeslaw Milosz n’a jamais été reconnu en France à sa juste mesure et cette incompréhension est  un exemple du clivage qui sépare les cultures de l’Ouest et de l’Est de l’Europe, mais aussi de l’irrésistible déclin qui emporte le monde tout entier loin des valeurs auxquelles il a consacré son œuvre et qui donnaient un sens à sa vie. Pourtant ce serait un contresens d’identifier Milosz à son appartenance nationale, car, même s’il a toujours revendiqué fièrement l’usage de sa langue, il s’est toujours voulu au-dessus de la mêlée, et il a su concilier sa polonité avec une curiosité, un appétit de connaissances véritablement universels. Contrairement à quelques autres grands polonais du XX e siècle, Milosz ne s’est pas défini dans la révolte contre ses origines, mais dans une vision transversale du monde qui constitue peut-être la véritable identité européenne, non l’Europe des marchés ni l’Europe des Etats, mais l’Europe des idées. Et on trouve un signe des malentendus permanents qui séparent les deux Europes dans la traduction que l’on a donnée en français d’un titre devenu fameux, L’Autre Europe qui semble marquer une irrémédiable altérité, alors que Rodzinna Europa désignait de toute évidence pour Milosz «  Notre Europe ». Né, comme Mickiewicz, aux confins d’une patrie introuvable, Milosz devait sans doute à cette position latérale, périphérique, à cet entre-deux, la capacité d’adopter le point de vue de l’autre et d’absorber les apports les plus divers, dans l’espace et dans le temps. Mais tout en devenant un citoyen du monde, il est toujours resté rivé au sol originel, «  le lieu seul situé » chanté par l’autre Milosz, son oncle, Oscar Venceslas, le lieu de son histoire personnelle, intime, celle de l’expérience poétique qu’il a sans cesse confrontée à la grande Histoire, celle de la société de masse, celle du Moloch totalitaire.

Cette largeur de vues, ce souci de déborder les frontières introduit entre ses oeuvres les plus apparemment éloignées un dialogue permanent qui en éclaire le sens au travers des lignes de forces d’une étonnante stabilité. C’est pourquoi le livre qui a le plus contribué à sa renommée, La pensée captive, traduit en français en 1953 par l’auteur lui-même, ne saurait être réduit à la seule dénonciation du communisme, envisagé comme un système d’oppression des individus et de manipulation du langage. Si, dans son contexte historique, ce livre a pu avoir cette fonction critique, sa véritable signification apparaît quand on le rapproche d’un autre livre, très éloigné par son sujet et son propos, je veux parler de La Terre d’Ulro, paru en 1977 et traduit en français en 1985 par Zofia Bobowicz.

Au lieu d’accumuler des statistiques terrifiantes pour montrer les méfaits du communisme, Milosz dans La pensée captive, s’inspire d’un roman de Witkiewicz, L’Inassouvissement, écrit en 1932, où Murti Bing, une sorte de gourou mongol, invente une drogue pour guérir les hommes du sentiment métaphysique, cause de tous leurs tourments, afin de les plonger dans une béatitude qui ressemble fort à l’état provoqué par l’hypnose collective du stalinisme. Le communisme, cette « Nouvelle Foi », est donc crédité de la noble mission d’apporter au monde le bonheur et le salut.

Dans La Terre d’Ulro,  écrit quatorze ans plus tard, Milosz remonte aux sources de ce qu’il appelle « La grande Machine à décerveler » qui n’est pas sans faire penser à l’ablation de l’âme pratiquée dans Nous autres, le roman anti-utopique de Zamiatine.  Or, cette ablation de l’âme, Milosz la rattache à la  cosmologie de Blake qui rejetait la vision scientiste du monde apportée par  Bacon, Locke et Newton.  Pourtant, écrit Milosz, il n’y avait pas de différence  entre « ces trois malfaiteurs et les théologiens d’un christianisme falsifié depuis que les uns et les autres se sont mis à genoux devant Urizen, dieu de ce monde. En d’autres termes, Blake établit un lien étroit entre l’univers vu comme simple mécanisme et la religion transformée en code moral : dans l’un comme dans l’autre cas, l’universel s’était mis au tout premier plan au détriment du particulier, qu’il s’agisse d’un instant dans le temps, unique car incomparable, de la couleur ou de la forme d’une plante ou de la vie de tel ou tel homme. Car le propos d’Urizen, idole de la réduction, était de tout ramener aux relations quantitatives. »[1] Urizen est « un satrape gouvernant ses sujets à l’aide de la répression et exigeant d’eux qu’ils usent de la même répression les uns à l’égard des autres en empêchant leurs énergies de se libérer ».[2] C’est, en fait, le démiurge des gnostiques, le bâtisseur d’un univers faussé, dominé par le mal, conséquence de la catastrophe provoquée par la rupture de l’harmonie entre les quatre éléments constitutifs de l’homme précosmique : «  Chez Blake, écrit Milosz, la famille de tout homme, son moi, se compose de quatre personnages mythiques, de leur désaccord est issue la catastrophe. » Ces personnages sont Tharmas ou le corps dont le sens est le toucher et dont l’art est la peinture, Urthoma ou l’Imagination créatrice dont le lieu est le subconscient, le sens est l’ouïe et dont l’art est la poésie, Luvah ou les émotions ( amour et haine) dont le lieu est le cœur et l’art est la musique et Urizen, la Raison,  dont le lieu est la tête, le sens la vision et l’art est l’architecture. «  Il se peut, ajoute Milosz, que Tharmas, Urthona et Luvah représentent la Sainte Trinité dans l’homme, le corps correspondant au Père, l’amour au Fils et l’imagination à l’esprit. S’il en était ainsi, Urizen serait, selon certains commentateurs, Dieu déchu ou Satan. »[3]

Urizen ou Satan représente donc le triomphe de la raison qui a éliminé les trois autres composantes du psychisme de l’homme d’avant la chute. Urizen est le législateur, « un géomètre mathématicien, gardien de la loi »[4], et il s’est substitué au vrai Dieu, le Dieu-homme, qui renaîtra à la fin des temps pour recréer l’unité originelle et supprimer les divisions entre l’homme et la femme, le bien et le mal, le ciel et l’enfer, le corps et l’âme, ainsi qu’entre les différentes langues. L’unique péché impardonnable était pour Blake le péché contre l’Esprit qui était entré en déshérence sur La Terre d’Ulro.

Si l’on considère ces deux livres à travers des œillères idéologiques, on serait tenté de voir dans La Terre d’Ulro une régression vers des formes archaïques de pensée en contradiction avec le décryptage émancipateur de La pensée captive. Telle est la posture rassurante que l’on adopte trop souvent vis-à-vis des perversions du passé, ce qui est le plus sûr moyen de les perpétuer. On retrouvera  au contraire ce passé dans notre présent, si, au lieu d’isoler « la pensée captive » comme un accident de l’histoire, une aberration sans lendemain, on la rattache à la déshérence de l’esprit créateur que décrit W. Blake dans La Terre d’Ulro qui, après avoir engendré les systèmes totalitaires, gangrène aujourd’hui nos sociétés démocratiques. Alors « la pensée captive » ne serait qu’une manifestation particulière d’un processus d’aliénation et de domination qui traverserait l’histoire pour atteindre de nos jours des abîmes insoupçonnés. La « pensée captive » serait, en quelque sorte, le produit dérivé de « l’esprit déshérité ».

De quoi, au fond, s’agit-il ? Milosz ne cesse de le répéter dans tous ses écrits et pas seulement dans les deux livres mentionnés, mais dans les nombreux essais qu’il a consacrés aux sujets et aux auteurs les plus divers mais qui convergent tous vers une même confrontation entre deux principes, un principe de liberté qui peut être facilement détourné, si on l’arrache à ses fondations chrétiennes, et un principe de nécessité qui se dissimule sous des postulations diverses, scientifiques, politiques, économiques, ethniques, philosophiques et même théologiques, mais qui est toujours le même car il pousse toujours les hommes à se soumettre à une force supérieure qu’ils intériorisent et à laquelle ils sacrifient leur esprit créateur, leur imagination, leur joie de vivre, pour devenir les rouages d’un monstre froid, une machine aussi abstraite que la Raison dans l’histoire.

Milosz n’ignore pas la Raison dans l’histoire, il ne la nie pas, il la connaît de l’intérieur, il la connaît d’autant mieux qu’il y a lui-même sacrifié dans sa jeunesse, avant de se reprendre et de la condamner. Il a appartenu, en effet, à cette deuxième génération d’adeptes du « diamat » dont parle Wat dans Mon Siècle. Wat oppose sa génération, celle des années vingt, celle du Mensuel littéraire, qui a été laminée, à celle de Milosz : « Et maintenant, dit-il à Milosz,  prends ta génération, cette génération de Wilno, la génération des écrivains de gauche du milieu des années trente : un membre du Bureau politique, dix ambassadeurs, trente ministres, des membres du Comité Central. Elle est absolument exceptionnelle la carrière de ce groupe d’hommes de lettres de gauche, révolutionnaires, communisants. Une génération qui n’est pas celle des années vingt, mais celle des années trente-cinq. Et ce n’est pas un hasard. On touche assurément ici une des caractéristiques socio-politiques les plus réelles de cette époque, à savoir les motivations qui ont poussé votre groupe vers le communisme, à la différence des motivations et de tout l’environnement socio-psychologique de la Pologne et du monde au milieu des années vingt. Les motivations psychologiques du premier groupe, le mien, et la situation et les motivations psychologiques du second groupe n’ont rien de commun. C’est là un sujet plein d’intérêt. Pourquoi notre groupe a-t-il été à ce point anéanti par l’histoire et par le communisme ? Pourquoi le communisme a-t-il à ce point saccagé la destinée de ces hommes et pourquoi ceux qui sont venus au communisme  au milieu des années trente ont-ils fait une si belle carrière ? Evidemment, pour faire cette carrière, ils ont dû avaler pas mal de couleuvres. »[5]

Milosz lui répond : «  Quelques-uns n’ont pas pu. » Et il y a dans ces quelques mots  de justification, tout le chemin parcouru par Milosz  pour échapper à l’emprise du «  diamat » et prendre le parti de la liberté individuelle et poétique contre la tentation totalitaire, celle-là même décrite par Dostoïevski dans « La légende du Grand Inquisiteur ». Wat explique la différence entre les deux générations par l’idéalisme de la première et le pragmatisme de la deuxième. Dans La pensée captive Milosz a montré que ce choix recouvrait, en réalité,   une dualité permanente entre la raison et la foi, entre le particulier et le général, un imbroglio où chaque principe est constamment détourné  de son sens propre pour devenir l’alibi de son contraire. Quelle que soit l’issue de ce combat, on doit constater, d’ailleurs, que, aussi bien chez Wat que chez Milosz, l’expérience communiste a laissé des traces indélébiles dans leur rapport au monde et à l’histoire. On en trouve la preuve, pour Milosz, dans le récit de son amitié avec un penseur marxiste, Kronski de son vrai nom,  qu’il appelle « Le Tigre » et dont on trouve les échos dans le livre d’Andrzej Walicki sur ses Rencontres avec Milosz.

« Je considère, écrit Walicki, et je ne suis pas le seul, que l’essai de Milosz sur « Le tigre » s’inscrit dans le prolongement de La pensée captive. On y traite le même type de problèmes et, puisqu’il s’agit de philosophie, on approche plus profondément que dans La pensée captive du noyau philosophique de « La Nouvelle Foi ». J’ai lu cet essai dans Kultura au début de l’année 1960 avec le sentiment que je me trouvais en terrain familier.  Et pour cause : j’y rencontrais même une allusion à Bielinski qui, écrivait Milosz, « dans une certaine phase de sa vie a servi Hegel afin d’adorer le Tsar ». J’ai eu le même sentiment quand j’ai lu dans Rodzinna Europa le chapitre sur le marxisme. Milosz  y écrit que ses contemporains ont tiré du marxisme « une doctrine secrète » qui, sous certains aspects, ressemblait au stoïcisme, car, selon Milosz, si « les Stoïciens se demandaient comment devait se comporter un homme conscient de l’ordre implacable de la Nature, contre lequel il serait vain de se révolter, mes contemporains étaient tout aussi conscients de l’ordre implacable de l’Histoire, qui barrait de même toute possibilité de révolte ». « Dans mon article sur Bielinsky  dont Milosz avait perçu l’actualité » poursuit Walicki, « j’écrivais : «  Chaque fatalisme mène au stoïcisme, en rejetant toute révolte contre la réalité. L’Histoire joue pour nous aujourd’hui le rôle de la Nature pour les Stoïques. »[6] »

  Walicki, familier des penseurs russes du XIX e siècle, rappelle que Bielinsky a rompu plus tard avec l’hégélianisme et avec la soumission au principe de nécessité pour revendiquer le droit de se révolter contre cet ordre implacable, qu’il soit celui de la nature ou celui de l’histoire.  Au fond, la position de Bielinski n’était pas si éloignée de celle de Dostoïevski qui, par la  bouche d’Ivan Karamazov, se révoltait contre un Dieu dont l’existence lui paraissait inconciliable avec les larmes d’un enfant. Et Czeslaw Milosz cite la lettre de Dostoïevski à Madame Von Vizine où, en février 1854, il écrivait ceci :

« Si quelqu’un me prouvait que le  Christ est en dehors de la vérité, et qu’il serait réel que la vérité fût en dehors du Christ, j’aimerais mieux rester avec le Christ qu’avec la vérité. »

Tel est exactement le débat qui s’inscrit au cœur de La Terre d’Ulro, entre, d’une part, les partisans d’une vérité rationnelle, scientifique, objective, celle qui s’appuie sur les lois de la nature ou sur le déterminisme historique, et, d’autre part, la révolte morale des rares esprits qui préfèrent, comme Dostoïevski, « rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité ».

Certes, si on prend La Terre d’Ulro à la lettre, on y lira surtout un manifeste contre la science de Newton qui a instauré le règne d’une vérité objective, celle d’un ordre cosmique d’où l’homme est désormais absent. «  Blake, écrit Milosz, fut confronté à un problème qui devait aller s’aggravant jusqu’à nos jours : l’anéantissement progressif du singulier par le général. Il est facile d’absoudre un homme quand on le compare à une bulle d’écume surgissant l’espace d’une seconde à la crête d’une vague, car c’est la vague qui importe et non l’écume. Blake, lui, dirigea toute sa virulence contre le général afin de défendre ces existences particulières sans avoir la moindre intention d’en envoyer aucune en enfer. »[7]

Mais Blake n’a été que le premier d’une longue lignée de détracteurs de La Terre d’Ulro : Goethe, Dostoïevski, Mickiewicz, Brzozowski, Simone Weil, Chestov, Witkiewicz et Oscar Milosz. Mais, Swedenborg, dont Blake se disait le disciple,  est peut-être celui qui a le mieux décrit l’évolution de l’humanité vers la catastrophe prédite par l’Apocalypse :

« Membre de l’élite intellectuelle européenne, écrit Milosz, il savait   que la nature, vue comme un ensemble de relations mathématiques, se préparait déjà à chasser Dieu dans l’imagination de l’homme cultivé. L’univers se dessinait comme l’infini de l’espace vide et absolu de Newton où il n’y avait même plus de place pour les « tourbillons » de Descartes ; seul existait le mouvement des planètes organisées en systèmes et leur nombre saisissait d’effroi l’esprit humain. Tout cela ne pouvait que confirmer la chute de l’homme, commencée au moment où la Terre avait perdu sa position centrale dans l’univers. La religion chrétienne, c’était l’homme et la terre au centre de l’univers. A présent, la foi avait beau être sur les lèvres des croyants, elle avait déjà déserté leurs cœurs. Swedenborg,  fidèle en cela au siècle de la Raison, considérait que l’homme ne saurait croire contre son entendement et il voyait le christianisme entrer dans la phase finale de son déclin. »[8]

Pourtant, après la chute, Swedenborg envisageait une possibilité de rédemption. « Swedenborg, comme Blake, écrit Milosz, humanisa ou homminisa Dieu et l’Univers à tel point que tout, de la plus petite particule de matière aux planètes et aux étoiles n’avait qu’un seul but : être une source de signes pour le langage humain. L’imagination de l’homme qui s’exprimait dans le langage et qui, dans ses conquêtes les plus élevées, s’identifiait à l’Esprit Saint, devait maintenant régner sur toutes les choses et les racheter en donnant naissance à l’ère de la Nouvelle Jérusalem. L’homme était de nouveau au centre, bien que sa Terre et sa galaxie ne le fussent point. La stratégie chrétienne de Swedenborg et celle de Blake était peut-être équivalente à celle de Saint Thomas d’Aquin, qui pensait que la philosophie devait être absorbée par la pensée chrétienne. Au XVIII e siècle, le stratège chrétien fut confronté à une tâche plus difficile : la philosophie devait être absorbée par ses deux dérivées, la tendance rationaliste et la tradition hérétique plus sombre de la dualité, d’un gouffre, entre la Création et la Rédemption. Cela fut rendu possible grâce à l’affirmation que le Divin était éternellement humain et l’humain potentiellement divin. »[9]

Ces considérations nous rappellent que dans l’histoire des idées, avant la mort de Dieu il y a eu la mort de l’homme. En chassant l’homme de l’Univers, la physique newtonienne aurait donc préparé la venue des grands systèmes monolithiques qui, au XX e siècle, se sont substitués au christianisme comme doctrines du salut.

On objectera avec Jacques Monot que « la pensée captive » n’était que la régression vers une tradition animiste incompatible avec la vérité scientifique, qui serait au contraire le plus sûr antidote d’un obscurantisme que Berdiaev avait assimilé à un «  Nouveau Moyen Age ». L’histoire des erreurs fomentées par la «  Nouvelle Foi » comme celle de Marr ou de Lyssenko montrerait bien que, en dépit de ses prétentions scientifiques, l’idéologie soviétique favorisait au contraire un fidéisme aveugle engendré par la terreur. D’ailleurs, le marxisme lui-même n’avait-il pas été ramené à un catéchisme simpliste qui avait remplacé la connaissance philosophique par des slogans appris par cœur. L’incantation palliait le plus souvent les carences d’une explication rationnelle devant les énigmes d’une ligne politique qui, sous Staline, alliait le dogmatisme le plus intransigeant avec un opportunisme et un pragmatisme n’ayant rien à envier à la faculté d’adaptation de l’Eglise catholique aux caprices de l’histoire. Dans ces circonstances, lors du pacte germano-soviétique ou des procès de Moscou, la masse des fidèles répétait la phrase rituelle que cite Wat dans Mon Siècle : «  im widneï », «  ils le savent mieux que nous », en désignant les détenteurs d’un savoir tout puissant.  Mais si telle était la réaction du militant de base, il n’en pouvait être de même pour les intellectuels chargés de transmettre la bonne parole et donc initiés aux arcanes du double langage et du double jeu. C’est ce qui fondait la pratique du « ketman », qui était à la fois une stratégie de résistance et d’adaptation de l’individu face à la pression collective, de l’existence particulière contre les impératifs de la loi, de la liberté de l’esprit contre la nécessité objective, un dédoublement, une schizophrénie qui a fini par miner le système et provoquer son effondrement, lorsqu’elle a contaminé le centre même du pouvoir. Or, le « ketman » est un syndrome qui découle directement de Murti Bing, comme Milosz l’a précisé lui-même dans son essai sur La pensée captive :

«  Dans l’épilogue du roman de Witkiewicz, ceux  de ses héros qui sont passés au service de Murti Bing deviennent schizophrènes. Là encore, la réalité coïncide avec cette vision imaginaire. On peut se contraindre à franchir le pas, écrire et peindre comme il convient, mais, dans la profondeur, les anciennes formes morales et esthétiques continuent à exister, et c’est ainsi que le dédoublement se produit. Ce dédoublement intérieur cause bien des difficultés à tous les citoyens dans leur vie quotidienne. Dès qu’ils se laissent aller à une pensée peu convenable, à une « déviation », ils s’exposent à la voir dépistée ; un murti-bingiste , en effet, n’a aucune peine à se mettre complètement dans la peau de son adversaire. En lui, la nouvelle phase et l’ancienne phase coexistent, ce qui fait de lui un psychologue de première force, et pour l’esprit de ses frères un gardien dont l’adresse est supérieure à celle des détectives, plutôt inoffensifs, des romans policiers. »[10]

Cette description correspond à la répression que, sur La Terre d’Ulro de Blake, les sujets d’Urizen exercent les uns à l’égard des autres. La « pensée captive » serait donc bien  l’émanation de « l’esprit déshérité » de la Terre d’Ulro décrite par Blake, cette « terre vaine », où l’homme n’est plus au centre de la création, mais est instrumentalisé par des forces qui le dépassent.

A l’origine de ce processus de faillite, on trouve une érosion interne du psychisme humain qui, pour Milosz, prend sa source au moment où la foi dans la science a remplacé la foi dans le Dieu-Homme.  Or, ce pouvoir d’une science sacralisée repose sur la même imposture que celle qui, dans la modernité et jusqu’à nos jours, a nourri les mécanismes de domination de la puissance sur la masse, pour reprendre les termes de Canetti.  Cette emprise de la puissance sur la masse tire en effet sa légitimité d’un subterfuge qui imbrique la Raison et la Foi, qui fait passer la vérité du moment pour la Raison suprême en actionnant les ressorts de la Foi. La vérité du moment est aussi bien celle d’une science par essence faillible que celle d’une doctrine, le nazisme ou le communisme, fondée sur des postulats vérifiables seulement par l’usage de la matraque. On a pris l’habitude d’associer, voire d’identifier les deux systèmes totalitaires. Pourtant, contrairement à certains historiens professionnels amateurs d’amalgames simplistes, Milosz estimait qu’en dépit de ses effets dévastateurs le racisme hitlérien n’était qu’un épiphénomène sans commune mesure avec l’importance véritablement apocalyptique du communisme soviétique. En conclusion de son chapitre sur «  Le Tigre et le dégel » dans ses Rencontres avec Milosz, Andrzej Walicki cite un article de Kronski qui permet de comprendre les racines profondes de la fascination que le penseur marxiste avait exercée sur Milosz. Intitulé «  Sur une voie nouvelle », cet article commençait ainsi :

« Depuis quatre ans les quatre cavaliers de l’Apocalypse galopent à travers le monde et jamais, depuis le début de son existence, l’humanité n’a connu un cataclysme aussi étendu dans l’espace et d’une aussi monstrueuse puissance de destruction. »[11]

Ce cataclysme continue de nos jours à ravager le monde, à travers la mondialisation qui nous oblige à nous prosterner devant des lois de l’économie tout aussi fallacieuses que celles de l’histoire d’hier et de la nature d’avant-hier. Et les destinées individuelles écrasées par le cyclone continuent à murmurer béatement : «  im widnieï », car elles perpétuent l’adoration d’une nécessité qui, selon la conjoncture, passe pour le souverain bien ou pour un moindre mal.  De nouvelles vaches sacrées sont apparues dans le langage qui, pas plus que dans le passé, ne supportent l’examen critique et qui s’appellent « modernisation », « réformes », « démocratie », « droits de l’homme », etc.  Peu importe la validité des notions en jeu, l’important étant la démission des hommes devant des baudruches qui suscitent leurs comportements pavloviens.

Il suffit, pour s’en convaincre, d’appliquer à un adepte de la pensée unique d’aujourd’hui, les lignes suivantes dans lesquelles Milosz décrivait le  cheminement douloureux de «  la pensée captive »  chez un écrivain de son temps :

« Malgré sa résistance, malgré ses crises de désespoir, le moment, enfin, arrive. Cela peut se produire la nuit, au petit déjeuner, dans la rue. Quelque chose, comme un déclic métallique, comme lorsqu’on passe les vitesses. Il n’y a pas d’autre chemin. C’est l’évidence. Sur toute la longueur et la largeur du globe terrestre il n’y a pas d’autre salut. Cet éclair de conscience ne dure qu’une seconde, mais dès lors, on va vers le mieux. Pour la première fois depuis longtemps le patient mange avec appétit, ses mouvements prennent de l’élasticité, les couleurs lui reviennent. Il s’assied, il écrit un article «  positif » et s’émerveille de la facilité avec laquelle il l’écrit. En somme, il n’y avait pas de raison de s’en faire une montagne. Il a franchi le pas dangereux. »[12]

Cette décadence de l’humanité, Milosz l’avait ressentie dès ses débuts, à Wilno, lorsque, au sein du groupe Zagary il écrivait Trois hivers. Et il n’est pas étonnant que, dans La   Terre d’Ulro il réaffirme un catastrophisme qu’il avait tempéré sans jamais le renier et qui constitue le pivot de sa poésie et de sa pensée :

« La véritable  préoccupation du «  catastrophisme », écrit Milosz, fut la grande crise de notre civilisation et c’est à tort qu’on a voulu y voir plus tard, de façon assez artificielle, la prophétie de Cassandre concernant les événements de 1939-45, bien que la Seconde Guerre Mondiale n’ait représenté qu’une conséquence d’une crise autrement durable. Les sources du catastrophisme ? Pour mon cas seul, ce livre apporte la réponse aux événements de Russie, au sens le plus large du terme ; c’est-à-dire que la Révolution elle-même, tout autant que ses annonces et ses suites littéraires, y a joué son rôle. Il était tout de même plus aisé d’en appréhender la dimension et l’horreur en Pologne qu’en France ou en Angleterre, surtout quand on vivait à Wilno, région frontière.[ ….] La Révolution était présente jusque dans nos lectures : d’auteurs russes des années vingt en traductions, ou de leurs épigones polonais, poètes ou prosateurs. […] J’inclinerais à voir dans le catastrophisme plus un courant qu’une école ; on pourrait composer toute une anthologie de poèmes ou de fragments de prose due aux écrivains chez qui cette tendance a été plus ou moins fortement marquée, non seulement au cours des années trente, mais dès les années vingt. […]. Tout cela remonte à bien longtemps, ce pays n’est plus ni les gens qui y ont vécu : moi-même j’ai changé. Mais on ne fuit pas les données de son destin ; hier, catastrophiste, je le suis resté en quelque sorte toute ma vie. Pareille attitude offre au moins un avantage ; à nous attendre au pire, nous ne sommes pas trop surpris quand le pire finit par arriver. Nous continuons à fonctionner tant bien que mal dans une situation nouvelle sans renoncer pour autant à notre attente eschatologique de l’harmonie universelle, celle d’un retour « au siècle de foi et de force » ».[13]

Milosz a donc précisé lui-même le lien qui, dans son «  attente eschatologique », rattachait La Terre d’Ulro à La Pensée captive, deux jalons de son « catastrophisme », deux tentatives complémentaires de dévoilement gnostique d’un mal qui n’est jamais aussi redoutable que lorsqu’il se donne l’apparence du bien. Cette « attente  eschatologique » est celle de la rédemption qui viendra sauver un monde en faillite. Sur les traces de Blake et de Swedenborg, Milosz prend le parti de l’humanité déchue contre une Création dévoyée, comme ont été dévoyés tous les systèmes de connaissance fondés sur des critères rationnels et scientifiques. Nietzsche, déjà, dans son entreprise de démolition des siècles de culture, avait dénoncé les arrogances de la Raison et préparé la tabula rasa sur laquelle allaient éclore les catastrophismes du XX e siècle. En instituant chaque vérité du moment en dogme absolu, chaque nouveau système agrandit un peu plus le vide qui se creuse sous l’idée de progrès. Et, en ce qui concerne l’histoire du XX e siècle, on peut se demander a posteriori si les «  trois hivers » de Milosz ne désignaient pas une sorte de triade hégélienne où trois formes de pensée unique, de pensée totalitaire, se succèderaient jusqu’à nos jours comme les étapes de cette glaciation de l’esprit qui avait été annoncée il y a longtemps par les détracteurs de La Terre d’Ulro, une Terre où l’homme ne sera bientôt plus qu’un objet de rebut.

Milosz était parfaitement conscient d’être lui-même tributaire de son époque et de son lieu, lié pieds et poings liés au démon de l’histoire, qu’il cherchait à exorciser. Les bons lecteurs auraient tort pourtant de se détourner de son œuvre, sous prétexte que ces relents du passé ne les concerneraient plus. Même si on n’adhère pas à son catastrophisme, Milosz est un magnifique éclaireur des crises qui secouent notre monde, et qui sont moins les crises de l’économie que des crises de civilisation. En remontant aux sources, en décryptant les symptômes d’un mal qu’il a expérimenté sur lui-même, Milosz découvre des récurrences, trouve des antécédents, établit des réseaux de sens qui peuvent nous aider à nous défendre contre les nouvelles ruses de la Raison. Et  peut-être aurait-il sombré, comme tant d’autres, dans les compromissions s’il n’avait pas vu dans la littérature la seule chance de salut pour un monde en perdition. Opposant Soljénitsyne et Pasternak aux modes occidentales, Milosz cite le témoignage d’Aleksander Wat qui mettait en garde contre les «  strip-tease littéraires », et il ajoute : «  Si les Russes éclairés sont prêts à sacrifier leurs carrières ou leurs vies pour tenter de rétablir les valeurs morales et artistiques, pendant que leurs collègues occidentaux s’engagent dans la simple destruction pour la destruction, que pouvons-nous attendre d’une réelle rencontre, non officielle, entre l’Est et l’Ouest ? » [14]

Aujourd’hui, après la fin du communisme, la situation a changé et les littératures de l’est sont infectées par des virus venus d’Occident qui sont de puissants facteurs de la déshérence de l’esprit. Milosz ne concevait qu’une littérature capable de se confronter à l’histoire, parfois en la devançant. Le rôle de l’écrivain, disait Andreï Biely, est d’annoncer le temps qu’il fera demain. Et, parmi les précurseurs du catastrophisme, Milosz citait Krasinski, dont l’unique chef-d’œuvre, La comédie non-divine, contenait une description hallucinante de la révolution bolchevique, qu’il avait «  vue » à un siècle de distance. En faisant l’inventaire de son héritage, Milosz refaisait l’histoire à contre-courant, à contre-sens. Dans La prise du pouvoir, ce roman qui raconte l’instauration du communisme en Pologne, Milosz, en contrepoint à La pensée captive, montre comment lui-même et d’autres intellectuels tentés par La Nouvelle Foi, ont signé le pacte avec le diable, après l’Insurrection et la Destruction de Varsovie. Et il rattache implicitement les causes de cet échec à celles d’un autre échec, celui de la révolution de 1863 contre le tsarisme. Dans les deux cas, Milosz attribue la responsabilité du désastre aux perdants plutôt qu’aux vainqueurs, qui étaient dans le sens de l’histoire. Et ce n’est qu’au terme d’un long combat intérieur qu’il décida de se libérer de ce regard de Méduse qui avait failli le retenir à jamais sur La Terre d’Ulro.

Mais il est fort probable que Milosz n’aurait jamais gagné ce combat s’il n’avait pas rencontré, en 1931, à Paris, son parent, Oscar Milosz, dont les poèmes métaphysique lui apprirent à se révolter contre la loi du monde et à se libérer de l’emprise d’Urizen. Il suffit, pour s’en assurer, de lire les premières pages des Arcanes :

«  La notion sainte du rien m’a été donnée afin que je sache que le seul rien me sépare de celui qui est et en qui je suis.

O Hiram, ce rien dont l’immobilité de l’inorganique est l’hiéroglyphe muet, ce rien quel vide le saurait combler ?

C’est une eau spirituelle, substantielle, primordiale ; c’est en elle, transmuée en sang, mouvement et pensée, que nous apercevons l’espace total, pure apparence, l’espace total, matière à coup sûr et cependant plus illusoire que l’image, renversée dans une eau corporelle, de l’étendue bornée.

C’est un miroir idéal que l’Esprit se présente à soi-même afin que sa beauté lui apparaissant librement et comme du dehors, l’Amour soit exalté au-dessus de la Loi.

C’est là le premier sacrifice, celui qui a élevé l’être – j’entends l’être qui est sa propre loi unique, celle d’être et rien de plus – oui, c’est là le premier sacrifice qui a élevé l’être au-dessus de sa propre nécessité.

A cause qu’il n’est pour l’être de liberté que dans l’abandon de sa plus secrète essence ; par cet abandon, la loi devient amour.

Ainsi apparut la beauté libérée et libératrice. Afin qu’au-dessus de la nécessité de la loi resplendît le sacrifice libre de l’amour.

Ainsi jaillit dans l’instantanéité du fiat, comme par l’effet d’une totale transfusion d’où étaient bannis le vide, le plein, l’action et le nombre, la Vision archimagique d’un univers dont l’intérieur mobile est espace et dont le contenant est le rien, limite de nos champs de gravitation.

Je t’ai conduit, Hiram jusqu’à cette dalle sacrée où le maître des œuvres a gravé l’image du labyrinthe.

C’est ici dans ce lieu d’accomplissement, que je prendrai congé de toi pour toute la durée de la grande transmutation qui commence.

Les tentatives actuelles de refonte morale, sociale et politique sont vaines. Avant de conduire l’aveugle à la lumière, il convient de le guérir de sa cécité.

Un concept sacrilège et faux de l’univers physique s’est étendu en cataracte sur la vue intellectuelle de l’homme. Il faut d’abord écarter prudemment d’une main charitable et forte cette sécrétion opaque qui cache le monde réel de la vision.

Dans cette poche à outils que voici, ô Roi des laborieux, tu trouveras la croix, la balance, l’onguent, le sceptre et la couronne du monde. Mais il faut que je te dise encore comment l’ancien Roi est devenu aveugle.

La lumière incorporelle de la beauté se détacha de l’être identique à la loi, feu spirituel caché, afin qu’une première relation s’établissant entre ce feu et cette lumière, cet époux et cette épouse, l’amour fût exalté au-dessus de la loi. »[15]


[1] Czeslaw Milosz, La terre d’Ulro, traduit par Zofia Bobowicz, Albin Michel, 1996, p.194.

[2] Czeslaw Milosz, La terre d’Ulro,traduit par Zofia Bobowicz, Albin Michel, 1996, p. 192

[3] Czeslaw Milosz, La Terre d’Ulro, p. 189.

[4] Czeslaw Milosz, idem, p. 191.

[5] Alexsander War, Mon Siècle. Confession d’un intellectuel européen.  Entretiens avec Czeslaw Milosz. Traduit du polonais par Gérard Conio et Jean Lajarrige. Editions de Fallois/ L’Age d’homme. 1989 p. 7P-80

 

 

[6]  Andrzej Walicki, Spotkania z Milosem.  Annex, Londyn, 1985, p. 47.

[7]  Czeslaw Milosz, La terre d’Ulro. Traduit du polonais par Zofia Bobowicz,. Albin Michel, 1996, p. 53

[8]  La Terre d’Ulro, op. cit. p. 158

[9] Czeslaw Milosz, «  Dostoïevski et Swedenborg » dans : Empereur de la terren traduit de l’anglais et du polonais par Laurence Dyèvre, Fayard, 1987, p. 179

[10]  La pensée captive, op. cit. p. 45.

[11]  Andrzej Walicki, op.cit., p. 67.

[12]  La pensée captive, op. cit. p. 43.

[13] Czeslaw Milosz, Terre d’Ulro, op.cit. p. 307-309

[14]  Czeslaw Milosz, «  La littérature russe moderne et l’Occident », dans : Empereur de la terre, p. 113.

[15] O.V.  De L.- Milosz Les Arcanes,  Egloff, Paris, 1948, p. 20-25.


[1] Aleksander Wat, Mon Siècle, Entretiens avec Czeslaw Milosz, sous la direction de Gérard Conio, traduit du polonais par Jean Lajarrige et Gérard Conio, Editions de Fallaois/L’Age d’homme, 1989, p. 89.

[2]  Mon Siècle, op.cit, p. 452

[3] Mon Siècle,op.cit. p. 426

[4] Mon Siècle,  p. 472

[5] Mon Siècle, p.467

[6] Tomas Venclova, Aleksander Wat,  Traduit de l’anglais en polonais par Jan Goslinski,  Wydawnistwo Literackie, 2000, p. 88-89 (en polonais dans le texte)

[7]  Tomas Venclova,  ouvrage cité, p. 368-369