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La Russie et son double

Samedi 11 octobre 2014

fichier doc LA RUSSIE ET SON DOUBLE

POUR VLADIMIR DIMITRIJEVIC

Jeudi 21 juin 2012

 

Pendant près de quarante ans j’ai eu avec Vladimir Dimitrijevic des conversations. Un beau jour, nous avons décidé de nous enregistrer, cela n’a pas été un grand succès car nous étions l’un et l’autre plus soucieux de vivre ensemble un moment d’échange et d’amitié plutôt que de veiller à la qualité de la reproduction. Plus tard, Lydwine Helly est venue à notre secours. Vladimir voulait intituler ces entretiens  » Béni soit l’exil! ». Ils paraîtront peut-être un jour. Le 27 juin sera le jour anniversaire de sa mort dans un accident de la route. J’ai retrouvé dans mes archives le récit d’une journée passée avec lui. Je reproduis icj cette page avec une pensée amicale pour tous ceux qui l’ont connu et aimé.

 

11 novembre 2000

 

Rencontre  avec Dimitri. J’arrive vers 11h 30 à l’Age d’homme. Bizarrement, je trouve la porte fermée, alors que son camion est en stationnement et que je vois même ses affaires à l’intérieur.

Je décide d’aller voir s’il n’est pas au café. .Je vais au café du coin où je ne vois pas  Dimitri. Je retourne à l’Age d’homme. La porte est ouverte et je vois Dimitri assis dans la pénombre, un livre entre les mains. Je lui demande depuis quand il était là, il me répond qu’il n’a pas bougé. Ai-je eu la berlue, quand j’ai tourné la poignée? Nous allons au café. En chemin nous parlons de Witkiewicz et de Zinoviev. Ils appartiennent à des périodes différentes. Witkiewicz montre la fin d’une époque, celle des individus. Il montre dans l’Inassouvissement comment les gens deviennent des fantômes. L’obsession des habits-déguisements traduit la disparition des visages sous les masques  et indique la perte de la personnalité sous l’effet du nivelage social. Dimitri cite Caraco qui sur les Champs-Elysées voyait un défilé de spectres déguisés. Le monde de Witkiewicz est un monde éclaté et cet éclatement précède le nivelage. Zinoviev est le peintre des fonctions, dans un monde où il ne peut plus y avoir de personnages.

Je lui fais part de mon  choix de traduire «  jytchiowy poglond » par «  un point de vue existentiel », il est d’accord. Je lui parle ensuite du film sur «Fassbinder » que j’ai vu hier soir sur Arte. Il s’ensuit des considérations sur le démonisme artistique, sur le lien entre l’art et le pouvoir. Fassbinder et Hitler. Puis nous dérivons sur tous les grands hommes du XIX e siècle qui se sont voulus des antéchrists, de Hegel à Nietzsche. Il est fasciné par Wagner qu’il n’aime pas, car il exalte un monde païen en singeant la mystique chrétienne. Dans les opéras de Wagner peu importe si on comprend ou non le sens, l’histoire, on est immédiatement happé, hypnotisé par le «  bruit de fond », la houle. Je lui dis que c’est la voix profonde, terrienne, de Géa, la déesse mère, chtonienne qui inspire  la force régressive, archaïque de l’art dont parle Eisenstein. Ceci l’amène à parler des dieux de la Grèce que tout le XIX e siècle a voulu imiter.   La fausse mythologie est à ses yeux à l’origine de la décadence (le plaisir, la permission). Il aborde l’un de ses thèmes favoris,  « l’ouverture de la chasse » (Dominique de Roux). Beaucoup sont des Nietzsche, des Witkiewicz en puissance, mais peu ont l’audace de se donner la permission, d’ouvrir la chasse, c’est le moment où ils dérapent. Suit une digression époustouflante sur la Révolution française » qui n’a pas été faite par le peuple, mais par une clique de bourgeois pervers. C’est la conjonction d’un certain nombre de personnages inouïs qui a fait la révolution: Danton, Robespierre, Marat, Desmoulins, le tribun bègue; Fouquier-Tinville, Couthon, Saint-Just…. La Révolution comme théâtre. Il en est de même de la Révolution russe. Toute histoire est fiction, mais l’important n’est pas le vrai ou le faux, c’est la force avec laquelle on fait croire les choses.  Le passage de ces révolutions aux révolutions contemporaines est celui de la tragédie au drame bourgeois. Il y a   une banalisation du mal.

A propos de la farce des élections américaines il m’explique que la faute en est aux juristes suisses protestants qui ont doté la constitution américaine d’un «  frein » en créant le système des grands électeurs, c’est ce frein qui aujourd’hui fait imploser la démocratie. La source en est la nécessité d’un équilibre proportionnel par rapport aux populations des Etats.

La Suisse nous amène à Rousseau, personnage génial, mais parvenu qui a inventé un style contourné fascinant mais essentiellement faux car il devait s’approprier une culture qui ne lui était pas donnée, comme elle l’était à Voltaire. Rousseau est l’un des grands inspirateurs du monde moderne. Ses idées sont floues, il ne donne jamais de conclusions, mais il  captive, il attire par son désir de convaincre, son nombrilisme. Dans les «  Confession » il se poe en victime, c’est une oeuvre de délation. Sa musique est kitsch, sentimentale, sa vision de la nature est également fausse, idéalisée.

Pour Dimitri la seule utopie est celle du Christ, celle de la souffrance rédemptrice, celle de la résurrection des corps. Tous ont voulu «  faire la pige au Christ » depuis Holderlin jusqu’à Nietzsche qui signait «  le crucifié ». Pas étonnant qu’ils aient sombré dans la folie.

La musique italienne est sous l’emprise du catholicisme, la musique allemande sous celle du protestantisme. Dimitri aime surtout la musique française qui échappe au pathos, celle de Couperin, Rameau.

Parlant de l’art, il rappelle que Tolstoï a été le premier à en montrer les dangers. « Résurrection » est d’après lui une grande oeuvre méconnue. Tolstoï va plus loin que Dostoïevski, Dosto est profond dans la fulgurance mais il n’a pas le regard impitoyable de Tolstoï qui comme Grossman ne pardonne pas, montre toutes les marches par lesquelles passent  les processus psychologiques de ses personnages. La douleur de Karénine. Dans Hadji Mourat il oppose la simplicité tribale au faste hypocrite de la cour de Russie. Tableau prophétique des guerres coloniales, du choc des cultures. Il y a une filiation Tolstoï -Tchekhov, mais Tolstoï est paysan, il a la vérité de la terre, Tchekhov a le regard du médecin. Il y a une autre filiation Gogol – Dostoïevski – Gorki – Biely (déjà les fantômes).

Projets: les conversations entre Bakhtine et Douvakine, le dictionnaire philosophique russe, Tchitchérine (Mozart), Je conseille «  Religia i Naouka » de Boris Tchitchérine. Ce sujet lui inspire un développement sur les rapports entre la science et la religion. Le christianisme n’a jamais été contre la science qui est créatrice, qui est «  dans » le christianisme. Mais la science a engendré la technologie qui est l’instrument du matérialisme pragmatique.

Il me dit qu’il est toujours heureux de parler avec moi. Je lui dis qu’il me nourrit et que je regrette de n’avoir pu l’enregistrer, mais rapidement il ajoute que «c’est mieux comme ça ». C’est vrai que les échanges y gagnent en liberté, en vérité, en plaisir aussi. Nous nous embrassons car il doit reprendre la route et comme toujours je repars de mon côté rechargé de l’énergie de l’esprit et du coeur que sait donner cet homme extraordinaire qui porte en lui tout un monde et qui sait tellement être à l’écoute des autres.