Gérard Conio. La passion des idées.

La passion des idées

 

Diderot disait : «  Les idées sont mes catins. » Et pour avoir une idée de son art de la conversation il faut lire ses lettres à Sophie Volland, pur délice de langue et de pensée, d’érotisme intellectuel, où le dialogue philosophique prend le ton du badinage amoureux. Heureuse époque où l’on pouvait badiner sur les sujets les plus graves en préférant le plaisir de l’échange à la recherche de la publicité. Nous en sommes loin aujourd’hui où l’omniprésence des «medias » a chassé le contact humain. La consommation a évincé la création. On a oublié le temps où dans les salons, dans les clubs, on conversait, on faisait de la musique, on regardait les tableaux. L’art est incompatible avec la société de masse, et les dérives de la démocratie engendrent le tarissement inéluctable de l’esprit créateur. Les ravages de ce que l’on appelle «  l’art contemporain » suffiraient à en témoigner. Pour mesurer les dégâts on pourrait méditer sur le sens  du mot « commerce » qui, dans le passé, désignait l’échange désintéressé des idées et s’applique aujourd’hui exclusivement à une activité utilitaire.

Entré dans le «  grand âge », cet ennemi qu’il faut apprivoiser pour tirer encore de la vie quelques moments de grâce, depuis déjà plusieurs années je pourrais répéter le mot de Saint John Perse : «  Grand âge, me voici… » Pour meubler le temps libre offert par «  la retraite » il n’est rien de plus fructueux, de plus stimulant que les plaisirs de la conversation entre amis qui partagent «  la passion des idées ». J’ai eu la chance dans ma déjà longue vie d’avoir des interlocuteurs «  extraordinaires », titre d’un livre de l’écrivain soviétique Mindline, qui raconte, entre autres, les journées passées à Koktebel, chez Maximilien Volochine, dans les années qui ont précédé la révolution et qui, après la tourmente, lui apparaissaient comme les souvenirs radieux d’un paradis perdu.  J’ai gardé le souvenir délicieux de l’année passée à Lodz, dans la Pologne de Gomulka, qui est restée pour moi une sorte de paradis perdu,  avec Norman Silverstein, professeur au Queen’s Collège de New York, auteur d’une thèse sur Joyce et grand connaisseur de «  la nouvelle vague ». Il avait écrit un livre sur Godard et  avait été l’un des fondateurs de « Salmigondis », une revue d’avant-garde. Nous avions pris l’habitude de nous rencontrer plusieurs fois par semaine et de nous promener en bavardant « à bâtons rompus ». Il était un merveilleux causeur. Il a été mon seul lien avec l’odieuse Amérique où je n’aurais mis les pieds que pour le revoir.

J’ai perdu l’an dernier un interlocuteur d’exception, avec la disparition de mon ami Vladimir Dimitrijevic, qui aurait sans doute donné beaucoup plus qu’un plat de lentilles pour une «  conversation essentielle », comme les appréciait l’un des ses auteurs de prédilection, Stanislas Ignacy Witkiewicz dont il avait fait le « patron » de sa maison d’édition.

Toute ma vie j’ai parlé, j’ai écrit, j’ai enseigné pour des «  happy few » comme Stendhal appelait ses lecteurs. Je ne m’en plains pas. Il y a une volupté certaine à cultiver le secret dans une époque qui se délecte dans la vulgarité et dans la prolifération. Il est bien préférable d’écrire des livres qui sont comme des « bouteilles à la mer » et qui peut-être un jour auront la chance de rencontrer leur «  bon lecteur », que de se livrer en pâture au mauvais goût des critiques.

Je fréquente depuis plusieurs années un petit cercle où l’on parle de philosophie russe, l’Association Soloviev, fondée par Bernard Marchadier. Samedi dernier, nous étions six seulement à avoir fait l’effort de nous lever de bon matin pour nous retrouver à l’Institut d’Etudes Slaves. Nous devions échanger nos idées sur la réponse adressée, à travers les siècles, par Mandelstam à Tchaadaïev, à propos de l’histoire russe. Dans un essai intitulé «  De la nature des mots », publié en 1928, Mandelstam écrivait ceci :

« En affirmant que la Russie n’a pas d’histoire, c’est-à-dire que la Russie appartient au cercle non-organique, a-historique des phénomènes culturels, Tchaadaïev a seulement oublié une chose : la langue. Une langue aussi organisée, aussi organique n’est pas seulement une porte dans l’histoire, elle est elle-même l’histoire. »

Piotr Tchaadaïev a été l’une des figures les plus extraordinaires de la pensée et de la culture russe. Ce n’est pas ici le lieu de raconter la vie de celui qui a été l’un des premiers « dissidents » de l’histoire russe ( bien que je n’aime pas ce mot à la mode), car, après la publication dans la revue Télescope de sa première « Lettre philosophique », il fut assigné à résidence par Nicolas Ier et déclaré publiquement « malade mental » pour avoir dénigré la Russie. Dans « L’Apologie d’un fou », rédigée en réponse à ce traitement, il a écrit ces lignes :

« C’est une très belle chose que l’amour de la patrie ; mais il y a quelque chose de mieux que cela, c’est l’amour de la vérité. L’amour de la patrie fait les héros, l’amour de la vérité fait les sages, les bienfaiteurs de l’humanité ; c’est l’amour de la patrie qui divise les peuples, qui nourrit les haines nationales, qui parfois couvre la terre de deuil ; c’est l’amour de la vérité qui répand les lumières, qui crée les jouissances de l’esprit, qui rapproche les hommes de la divinité. Ce n’est point par le chemin de la patrie, c’est par celui de la vérité que l’on monte au ciel. »

   Publiées jadis  par le père Rouleau, les « Lettres philosophiques » de Tchadaïev sont depuis longtemps introuvables. J’avais réédité sa « Première lettre » et son « Apologie d’un fou » dans un recueil intitulé La vision russe de l’Occident publié à l’Age d’homme en 1987 et qui n’a pas dû avoir plus de dix lecteurs. Un autre éditeur que Vladimir Dimitrijevic l’aurait pilonné depuis longtemps. Mais ce n’était pas son genre et on le trouve encore dans les caves de l’Age d’homme. Il contient entre autres raretés, le récit qu’Isaiah Berlin a laissé de ses « Rencontres avec les écrivains russes en 1945 et 1956 », ces écrivains étant essentiellement Anna Akhmatova et Boris Pasternak. J’y donnais aussi un essai très original de Czeslaw Milosz sur «  Dostoïevski et Sartre » et un  texte de Vladimir Weidlé sur «  Pouchkine, poète européen », qu’Efim Etkind m’avait offert, avec sa générosité habituelle. J’y avais traduit deux textes de Mandelstam, l’un sur «  Piotr Tchadaïev », l’autre sur «  Pouchkine et Scriabine », une prose fulgurante où Mandelstam mettait en convergence apocalyptique la mort de Pouchkine et la mort de Scriabine. Si ce blog recueille l’attention de quelques « happy few », je leur dédie cet extrait :

« Pouchkine et Scriabine sont deux métamorphoses d’un seul et même soleil, deux métamorphoses d’un seul et même cœur. Par deux fois, la mort d’un artiste a rassemblé le peuple russe et allumé au-dessus de lui le soleil. Ils ont été l’exemple de la mort russe dans la communauté des croyants ; ils sont morts de pleine mort comme on vit de pleine vie et leur être, en mourant, a grandi jusqu’au symbole de tout un peuple, et le cœur-soleil du mourant s’est arrêté à jamais au zénith de la souffrance et de la gloire.

 Je veux dire la mort de Scriabine comme l’acte suprême de son œuvre. Je crois que la mort d’un artiste ne doit pas être détachée de la chaîne de ses œuvres, mais être montrée comme le dernier maillon qui la scelle. De ce point de vue pleinement chrétien, la mort de Scriabine est étonnante. Ce n’est pas seulement la fabuleuse élévation posthume de l’artiste aux yeux des masses qui la rend inouïe, mais elle est comme la source de cette vie créatrice et elle coulera librement hors de sa source, hors de la mort, se disposant autour d’elle, comme autour de son soleil, engloutissant sa lumière.

 Pouchkine fut enterré de nuit. Enterré en cachette. Et l’Isaak de marbre – glorieux sarcophage – n’a pas vu le corps-soleil du poète. Ils ont mis de nuit le soleil au tombeau et les patins des traîneaux ont grincé dans le froid de janvier, emportant la dépouille du poète vers les chants liturgiques.

  Je rappelle le tableau des obsèques de Pouchkine pour éveiller dans votre mémoire l’image du soleil nocturne, l’image de la dernière tragédie grecque, créée par Euripide – la vision de la malheureuse Phèdre.

 Aux heures fatales des purifications et des tempêtes, nous avons élevé au-dessus de nous Scriabine, dont le cœur-soleil brûle au-dessus de nous, mais – hélas ! – ce n’est pas le soleil de l’expiation, mais le soleil de la faute. Phèdre-Russie, à l’heure de la guerre mondiale, proclame Scriabine son symbole…

 Le temps peut reculer : toute la marche de l’histoire la plus récente qui, avec une force terrible, s’est détournée du christianisme vers le bouddhisme et la théosophie en témoigne…

…Il n’y a plus d’unité ! « Il y a plusieurs mondes, tous se répartissent en sphères, dieux règne sur dieu ». Qu’est-ce que c’est : du délire ou la fin de la chrétienté ?

 Il n’y a plus de temps ! La chronologie chrétienne est en danger, on a perdu le compte fragile des années de notre ère – le temps file en arrière avec sifflements et fracas, comme un torrent dont on a barré la route – et le nouvel Orphée jette sa lyre dans l’écume floconneuse : il n’y a plus d’art…

 Scriabine est après Pouchkine le degré suivant de l’hellénisme russe, la première manifestation ultérieure, dans l’ordre régulier des successions, de la nature hellénique de l’esprit russe.

 L’immense valeur de Scriabine pour la Russie et pour la chrétienté provient de ce qu’il est un hellène forcené. L’Hellade s’allie à travers lui aux schismatiques russes qui se faisaient brûler dans les tombeaux. En tout cas il est beaucoup plus proche d’eux que des théosophes occidentaux. Sa soif de salut est purement russe : ce qu’il  y a d’antique en lui, c’est la folie avec laquelle il a exprimé cette soif. »

 

 

Laisser un commentaire