Les riches heures du Cosmos Kolej en Sibérie

Gérard Conio

 

Les riches heures du Cosmos Kolej en Sibérie

 

Je ne suis pas un « théâtreux », ni par profession, ni même par goût, mais les hasards de la vie m’ont amené à être, depuis plus d’une vingtaine d’année, le compagnon de route de la troupe du Cosmos Kolej.  C’est ainsi qu’en juin 2006, j’ai participé à la tournée du spectacle que Wladyslaw Znorko venait de créer aux Subsistances de Lyon d’après Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz. Cette tournée avait été décidée aux termes des accords passés avec le théâtre de Tioumen, par l’entremise active d’Irina Vavilova, qui a toujours été le maillon des échanges entre le Cosmos et le monde slave. Il faut citer aussi le rôle de «  l’autre Irina », Irina Miagkova,  qui, du côté russe, avait déjà contribué à la tournée de La cité Cornu à Moscou en 1990 et aussi d’Ulysse à l’envers à Iaroslav et à Moscou en 1995. Toutefois cette tournée en Sibérie présentait d’énormes difficultés, notamment pour le transport des décors, et elle put finalement avoir lieu grâce à la ténacité des deux Irina mais aussi et surtout par la volonté ardente de coopération des deux parties : Vladimir Korevitski, le directeur du théâtre de Tioumen et Gwénaëlle Groussard, administratrice du Cosmos, qui, pendant ces belles années du Cosmos, a rempli sa tâche avec une compétence et un dévouement exemplaires. Il avait été prévu que l’on donnerait trois représentations qui devaient clôturer le Festival international de théâtre du Cheval d’or, organisé tous les deux ans par Irina Miagkova qui sélectionnait les spectacles et présidait le jury.

Pour ma part, je jouais un peu le rôle de poisson-pilote, car  j’avais été invité à Tioumen en tant que membre du jury et, avec Irina Vavilova, nous étions déjà sur place depuis deux semaines, quand la troupe du Cosmos Kolej arriva par le transsibérien, sous la direction de Gwenaëlle Groussard. On donna le grand prix du Festival au Revizor monté par Nicolas Koliada et Le Jardin de reconnaissance de Valère Novarina, dans la mise en scène de Nicolas Chiriaïev, obtint un prix spécial du jury. Après chaque représentation, le jury se réunissait avec la troupe qui venait de le jouer pour un rite très particulier du théâtre russe qu’on appelle l’obsoujdenie, un examen critique qui englobait toutes les composantes du spectacle : le texte de la pièce, la mise en scène, le jeu des acteurs…On accorde toujours en Russie une grande importance à cet exercice qui est un héritage de la culture soviétique et Irina Miagkova est très demandée par les théâtres et les Festivals car elle est, sans doute, la meilleure spécialiste de ces confrontations qu’elle mène sans complaisance, avec autant d’autorité que de sens critique. Les boutiques de cannelle ne furent pas soumises à l’obsoujdenie car ce spectacle ne figurait au programme du Festival qu’à titre « honorifique ». En réalité le Festival avait surtout servi de prétexte pour un événement d’autant plus exceptionnel que, de mémoire de mammouth, aucune troupe française de théâtre n’avait jamais foulé le sol sibérien.

Ceux qui ont déjà vu un spectacle de Wladyslaw Znorko savent qu’il ne met pas en scène un texte  déjà écrit, déjà fixé, bien qu’il puise le plus souvent, son inspiration dans des œuvres littéraires et ensuite réinvente le texte au gré des improvisations. Cela ne signifie pas pour autant que les mots sont un élément secondaire et, en l’occurrence, l’une des difficultés de cette initiative consistait à en faire passer le sens pour un public peu familier de ce genre de théâtre fondé sur l’invention scénique plus que sur le contenu sémantique d’une « pièce » jouée par des acteurs interchangeables. Ici, chaque comédien, chaque comédienne incarnait un personnage qui était, comme on l’a dit souvent, comme une couleur dans un tableau. Or, on se trouvait dans une situation paradoxale car, après l’essor de l’art de gauche des années vingt, la culture russe avait été sinistrée par la doctrine du réalisme socialiste. Et même s’il y eut des tentatives d’émancipation, dont la plus célèbre a été celle du Théâtre de la Taganka, il était difficile d’échapper au théâtre de texte, porteur d’un message. Mais à cet égard, si la fin du communisme a signifié la fin des interdits, elle n’a pas entraîné la libération tant espérée, bien au contraire. Il n’est même plus question d’opposer la tradition à l’avant-garde. La liberté de création est devenue une sorte d’idéal inaccessible dans un pays où la culture est désormais soumise à l’économie de marché et où fleurit le « théâtre d’entreprise », seul moyen de survivre pour des acteurs qui, dans les troupes, sont payés à la portion congrue. Et il faut bien reconnaître que, à quelques  exceptions près, comme Fomenko, Pogrebnichko, ce n’est pas l’innovation des mises en scène qui retient l’intérêt du public, mais la grande maîtrise du jeu des acteurs, qui a rendu « l’école russe » célèbre dans le monde. Or, j’admirais précisément dans les spectacles de Wladyslaw Znorko une poétique qui réinventait spontanément, je dirai même ingénument, une sorte d’art brut qui avait inspiré, avant la lettre, les galipettes futuristes de Victoire sur le soleil,  les Sonorités de Kandinsky ou encore Le Sage, le fameux spectacle iconoclaste d’Eisenstein. Dans des registres différents, ces expériences avaient en commun une même volonté de rompre avec la psychologie, avec l’intrigue, avec le réalisme. Elles cassaient la chronologie et créaient sur la scène un univers enchanté, enchanteur, qui doublait le monde réel sans jamais le reproduire. Mais au moment où Les boutiques de cannelle furent présentées au public de Tioumen on pouvait craindre une incompréhension due à une attente frustrée autant qu’à un rejet de cet art «  venant de la rue » qui faisait si peu de cas d’un savoir institué.

Il faut, en effet, reconnaître que la culture soviétique, dans tous les domaines, était fondée sur un professionnalisme qui s’apprenait dans les écoles.  Mais il faut croire que ce conservatisme avait engendré une usure de la sensibilité qui réclamait le choc de la nouveauté pour se réveiller, car c’est précisément le caractère insolite des scènes imaginées par Znorko sur le texte de Schulz qui exerça sur le public de Tioumen une véritable « ostranienie » (« étrangéisation »),  en le tirant de sa routine pour lui rendre l’intégrité d’une vision perdue par des poncifs transformés en vérités immuables.

Les journées que la troupe du Cosmos passa à Tioumen se déroulèrent dans une véritable euphorie. On assistait à un choc des cultures qui se révéla étonnamment bénéfique pour les deux parties. Les Russes découvraient une pratique du théâtre que, dans un passé oublié, ils avaient été les premiers à inaugurer et, peut-être, retrouvaient-ils inconsciemment dans le théâtre de Znorko une liberté, une fantaisie qui, depuis un demi-siècle, avait été proscrite de la scène au nom d’un art de l’acteur fondé davantage sur le métier que sur l’invention. Cette soumission à des règles strictes, ce dressage, presque, (qui explique la prééminence de l’école russe de danse classique), allait de pair avec le respect de conventions imposé par une censure qui, parfois, faisait plus de cas des transgressions de la forme que du contenu idéologique. Ainsi on a interdit certains spectacles d’Efros, comme Les trois sœurs, uniquement parce qu’ils n’étaient pas conformes à une tradition qui n’avait gardé de l’enseignement de Stanislavski que la lettre et non l’esprit.

On comprend donc comment, dans ce contexte, le théâtre débridé, le théâtre forain de Znorko pouvait être perçu par la frange la plus ouverte du public de Tioumen. Lors de la remise des prix, un directeur de théâtre et acteur réputé a rendu un hommage vibrant à la troupe du Cosmos Kolej pour ce souffle d’air frais dont, comme beaucoup d’autres, il ressentait depuis longtemps le besoin.

Tout en courant le risque d’une incompréhension qui pouvait être fatale, on avait pourtant pris certaines précautions pour que le sens du texte soit partiellement accessible au public russe. Avant chaque représentation, je présentais aussi bien Bruno Schulz que Wladyslaw Znorko et je dessinais les grandes lignes du spectacle. Mais surtout, Irina Vavilova a enregistré en russe, en voix off, des fragments importants du texte et sa voix chaude a donné aux mots de Schulz une couleur slave beaucoup plus proche de l’original que la traduction française.

Cette voix off ajoutée par un besoin de communication apportait en fait une dimension poétique supplémentaire, d’autant que le chuchotement des mots de Schulz en russe leur donnait une douceur mystérieuse que l’on ne trouvait pas dans leur version française.

Mais on découvrit bientôt que le nom de Wladyslaw Znorko n’était pas inconnu de tous à Tioumen. Olga Trophimova, une artiste peintre, nous invita dans son atelier pour nous montrer non seulement ses toiles, mais aussi et surtout des photographies du Train de Pavlovsk, une performance du   Cosmos Kolej  à laquelle elle avait assisté en 1989 à Léningrad et qui lui avait laissé un grand souvenir. Znorko avait été invité par Slava Polounine à participer au Karavan Mira (La caravane du monde) où « s’étaient donné  rendez-vous sur l’île vert tendre d’Elaguine les théâtres de rue du monde entier », comme Olga Trophimova l’avait consigné dans ses «  archives ». Et elle a eu la bonne idée de confronter ses impressions à dix ans de distance. Voici comment elle avait réagi en 1989 en voyant Le train de Pavlovsk : « L’estrade était constituée par la véranda d’un théâtre d’été à moitié en ruines, rafraîchi à peine par l’air humide de Saint-Pétersbourg. Les événements se succédaient : la route, la guerre, la naissance, la mort, l’amour, la séparation. Entre tous ces états d’amour, de guerre, il y avait des scènes où tous se figeaient sur la route dans une sorte d’attente, assis sur des valises avec des fleurs dans les mains et l’expression de la foi sur le visage. Mais il n’y avait pas que des acteurs français qui participaient à cette performance. Certains personnages provenaient de la réalité pétersbourgeoise, c’est pourquoi on les percevait avec une acuité particulière : un gosse avec un corbeau perché sur une brassée de paille et une gargotière avec une jambe de mannequin dans une casserole, la mort dormant sur un banc. Les fenêtres d’un bâtiment vide et branlant et de vieilles photographies dans des cadres étaient couvertes de craie que l’on essuyait avec les mains. On  reconnaissait les visages des acteurs sur les photographies comme les visages des parents proches, et nous, les spectateurs, nous étions comme des hôtes imprévus qui font intrusion dans une entrée privée et nous tendions les têtes dans l’espoir de comprendre ce que nous étions pour ces événements et pour ces gens. Quand les acteurs essayaient d’entraîner les spectateurs dans l’action, nous étions à la fois troublés et joyeux de ces tentatives qui étaient autant d’avances sur l’avenir : certes, nous ne savions pas quoi faire, mais on nous posait la question et on nous tendait la main et cela voulait dire que nous existions.

Le spectacle ne durait pas plus d’une heure et  à chaque minute on comprenait que sa fin signifierait aussi la séparation. Cette séparation avec la scène restera à jamais en nous, comme une image eïdétique et poétique qui nous avait été donnée pour toujours, comme un sens pour toute la vie, qui remonte à la lumière dans les moments importants de notre existence. »

Et voici sa transition avec Les boutiques de cannelle :

« Parfois on racontait cela aux amis comme un conte, parfois comme un mythe, parfois comme un souvenir de la réalité que l’on se rappelle seulement à soi-même. Dans mon atelier il y a des photographies dans une grande boîte à chaussures, une partie des diapos en couleurs est partie en Amérique et n’est pas revenue. Avec l’arrivée d’Internet il est clair que la réalité a pris encore une forme dans laquelle on recueille les signes de tous les événements du monde. Et au début du mois de mai de cette année, on a collé sur les murs de notre ville des affiches du Festival Le Cheval d’or qui signifiaient seulement ceci : qu’un miracle avait lieu et que «  Le Cosmos Kolej serait à Tioumen. »

Et quand elle entre dans le vif du sujet, elle commence par raconter les préparatifs de la représentation, et tout d’abord la découverte du texte :

« Le texte, écrit-elle, nous enchanta immédiatement, saturant la conscience d’images visuelles. Par moments on venait à s’interroger : est-il possible de représenter tout cela sur la scène ? Quand, par la suite, on entrant dans la salle, on nous remit des feuillets rouges avec les commentaires poétiques du spectacle et une invitation inattendue à une soupe à l’oignon, il devint clair que la méthode intuitive de réception était bien la meilleure. Les événements se succédaient sans le support d’un sujet structuré, mais avec la possibilité de se plonger dans un courant de conscience, qui naissait de la contemplation du tableau théâtral.

La conférence de presse eut lieu au théâtre dramatique après l’exposé de Vladimir Orel[1] sur la situation déplorable des lois russes en matière de théâtre. Cela eut une influence directe sur la rencontre avec les Français qui venaient juste de sortir du train. En fait, il n’est pas rare de rencontrer dans les spectacles de ce théâtre le chemin de fer comme un événement de la vie. Et c’est sans doute la raison pour laquelle la troupe française n’a pas évité le train et les paysages qui se déroulaient derrière les vitres des wagons en traversant la moitié de la Russie.

Irina Miagkova a présenté Le Cosmos Kolej et son metteur en scène Wladyslaw Znorko qui malheureusement n’avait pas pu venir au Festival, en soulignant son origine polonaise et en rappelant que son père avait été déporté en Sibérie, et elle le plaça parmi les cinq metteurs en scène européens les plus importants.

Et pendant ce temps, je me demandais qui, parmi les acteurs de la troupe, avait participé à La caravane du monde, qui avait été un personnage des photographies noir et blanc de cette représentation ? Après avoir posé la question, Jean-Pierre Hollebecque leva la main et ce fut encore un témoignage des «  miracles ordinaires » dans le régime du temps réel. »

Jean-Pierre Hollebecque était, en effet, un vétéran du Cosmos auquel il appartenait depuis les débuts de Wladyslaw Znorko à Lille et à Roubaix, Outre Jean-Pierre Hollebecque et Irina Vavilova, les autres comédiens présents à Tioumen étaient Elisabeth Ernoult, Antonella Amirante, David Bursztein et Bruno Labrasca.  Et il y avait aussi, bien entendu, les deux techniciens attitrés du Cosmos depuis de longues années : Richard Psourtseff pour la lumière et Olivier Martin pour le son. A ce propos il faut souligner l’extrême importance du son et de la lumière dans les spectacles de Wlado, ce qui les rapproche de l’esthétique de la première avant-garde, où le sens plastique avait supplanté le sens littéraire. Le texte y perd sa primauté pour laisser la place à une dramaturgie où les jeux du son et de la lumière entrent à part égale avec le jeu des acteurs pour créer ce que Kandinsky appelait une «  composition scénique ».

Il convient d’ajouter pour la petite histoire que deux amis de Wlado avaient escorté la troupe du Cosmos à Tioumen : Nicole Gautier qui venait d’accueillir Les boutiques de cannelle au Théâtre de la Cité Internationale, à Paris, et Philippe Foulquier le directeur de la friche de La belle de mai à Marseille. Ils avaient été invités par Korevitski dans l’espoir d’engager des contacts fructueux susceptibles d’aboutir à des partenariats entre leurs théâtres et celui de Tioumen. Bien entendu, les décideurs français acceptent facilement des invitations qui leur font voir du pays, mais généralement «  ils font un petit tour et puis s’en vont ». Il n’en alla pas autrement cette fois et il est rare que ces voyages de repérages aboutissent à des échanges concrets. Mon ami, Michel Sidoroff, réalisateur à France-Culture, (avec qui j’avais déjà fait nombre d’émissions), participait également à cette aventure pour un reportage, à titre personnel, dont il espérait tirer un film. Il s’était mis en cheville avec un technicien du théâtre de Tioumen qui lui avait prêté une caméra et Michel enregistra et filma à tour de bras toutes les péripéties de cette tournée.

« Et enfin » , écrit Olga Trophimova,  « vint  le jour du spectacle : l’action commença dès le matin,  quand je vis du balcon les décors installés, de façon inattendue ; ils étaient doux et clairs et ils se prolongeaient dans l’espace de la salle. Ensuite, quand on y ajouta le mouvement et la lumière, le brouillard et le son, alors j’eus le pressentiment du caractère inévitable d’une nouvelle rencontre.

Comme une vieille armoire, remplie d’une collection de choses inutiles, je me rappelais une merveilleuse matinée de printemps, l’odeur du café, le tintement des couverts dans les mains de la maîtresse de maison, en me protégeant moi-même contre l’irruption de la mémoire, de même Les boutiques de cannelle obligeaient à nous souvenir de ce qui ne nous était jamais arrivé. Mais des événements aussi drôles que le cadeau d’un vélo inutilisable, les photographies d’une famille qui courait de ci, de là, les recherches de la mama, l’essayage d’une robe blanche, tout cela avait une signification, comme dans l’enfance. Le travail soigné de la lumière, en filigrane, était proche du «  sfumato » pictural dans un espace réel.

Ce qui touche dans ce spectacle la douloureuse conscience russe, c’est le sérieux, c’est la sincérité, voilà pourquoi, pour cette représentation sur la scène, on est prêt à donner en cadeau le monde entier. Simplement sourire. Ou pleurer. Il n’y a pas de différence. L’important est le sérieux et la sincérité. »

Et Olga Trophimova concluait ainsi son article :

« Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz sont saturées d’images littéraires et picturales, propres à un type d’artiste très particulier. Et cela constitue un matériau étrange même pour le théâtre contemporain. Wladyslaw Znorko, en dehors de son travail de metteur en scène, crée lui-même le dispositif scénique de ses spectacles et le résultat est incroyablement proche de la réalité la plus complexe, la réalité du rêve…Dans ce théâtre, on mélange les pays et les différents aspects du monde, mais il faut préciser que ce théâtre français est notamment très lié à la Russie, ce dont témoignent les biographies des acteurs. Ainsi, au  Cosmos Kolej , pendant les quelques jours passés à Tioumen, l’idée est  venue de créer un projet commun avec les acteurs de Tioumen. C’est Irina Vavilova, actrice russe, qui a communiqué ce rêve partagé par tous. On a peine à croire que ce rêve pourra un jour se réaliser dans notre ville ?! Et si cela a vraiment lieu, notre reconnaissance pour les manières innombrables de créer des rêves pourra seulement se mesurer à la longueur des routes que parcourt cette troupe. »

La tournée des Boutiques de cannelle ne se limita pas aux trois représentations données au théâtre de Tioumen. Ne voulant pas s’engager dans une pareille aventure pour seulement trois représentations, Gwenaëlle Groussard avait demandé à Vladimir Korevitski de prolonger la tournée du Cosmos dans d’autres villes de Sibérie, moins bien loties que Tioumen, qui, grâce au pétrole, offrait un grand confort de vie. On était donc attendu à Tobolsk, Kourgan et Ichim où, en dépit de la précarité des moyens, on reçut chaque fois un accueil somptueux. Il faut préciser que la passion du théâtre n’a jamais épargné en Russie aucun lieu, fût-il le plus déshérité. On sait que même au Goulag la vie théâtrale battait son plein. Ainsi, le poète futuriste Térentiev avait été l’âme de la troupe du Biélomor Kanal, organisée avec la protection de Firine, le chef tout puissant de cet immense chantier où tant de bagnards moururent à la tâche. Et Alexandre, le metteur en scène principal du théâtre de Tioumen, nous raconta qu’il avait fait ses débuts à Vorkouta où le chef du Goulag local, féru d’opéra, demandait à ses collègues de Moscou et de Léningrad de procéder à des « castings » d’un genre particulier pour lui envoyer «  des grandes voix ».

Tobolsk a été la première capitale de la Sibérie. Elle a été fondée en 1586 par Iermak et ses Cosaques, sur un site magnifique, au confluent du Tobol et de l’Irtych. Comme partout, dans la province russe, les habitants y sont très attachés à leur histoire.  On y cultive le souvenir des décembristes, déportés par Nicolas Ier, qui ont éduqué les populations de ces confins. Alexandre Mouraviev, notamment, après son transfert à Tobolsk, en 1836, y avait réuni une troupe de théâtre, mis en scène des spectacles.  Nous avons  visité la prison vétuste où a été enfermé Dostoïevski et où, nous dit-on, les conditions étaient bien pires sous le gouvernement bolchevique qu’à l’époque tsariste. En nous montrant du haut de la falaise les deux rivières, le directeur du théâtre de Tobolsk nous expliqua que jusqu’à la chute du communisme il organisait chaque été des croisières théâtrales qu’il a été contraint d’annuler faute de moyens. Ce récit confirme la dégradation de la vie culturelle consécutive à l’irruption de «  la société de marché » qui a provoqué  une régression générale dans tous les domaines. La nostalgie du passé est beaucoup plus sensible en Sibérie que dans la Russie d’Europe, notamment dans les théâtres qui possèdent des troupes stables. Les théâtres sont pour les comédiens autant que pour le public, des lieux de vie, peut-être même les seuls lieux où ils trouvent « la vraie vie », où ils oublient une réalité oppressante et opprimante. Notre hôte nous apprit que son théâtre avait une longue histoire, car c’est à Tobolsk, sous les auspices de l’église orthodoxe,  au XVIII ème siècle, que l’on a donné pour la première fois des représentations théâtrales dans le palais de l’archevêché. Le bel édifice en bois, où la troupe est logée actuellement, avait été reconstruit après un incendie, ce qui était le cas de nombreuses maisons de la ville. On y est loin, bien sûr, du confort moderne, car le plus souvent ces habitations n’ont pas l’eau courante, mais les Sibériens ont beaucoup de mal à renoncer au bois qui, pour des raisons plus culturelles que pratiques, reste leur matériau de prédilection. Tobolsk a été la première étape de notre tournée. A Kourgan, la générosité de l’accueil qui nous fut réservé nous remplit de gêne quand nous avons appris que le responsable de la culture qui, pour nous, se dépensait sans compter, vivait avec sa famille dans une pièce de 9 m2, à cause de la crise du logement. Là encore l’illusion scénique comblait les lacunes de la vie. Le directeur du théâtre se félicitait d’avoir engagé un jeune metteur en scène lituanien, Linas Zaïkouskas, pour donner un nouveau lustre à sa programmation. Nous avions vu au Festival du Cheval d’or, à Tioumen, un spectacle fort original de ce metteur en scène : L’Avalanche, d’après une pièce turque. C’est un exemple du prestige dont jouit en Russie l’école lituanienne de mise en scène. Il faut rappeler qu’en Lituanie, comme en Russie et dans tous les pays de l’ex-Union Soviétique, on enseigne la mise en scène, ce qui n’est toujours pas le cas dans la patrie de Molière. Après Kourgan, nous sommes remontés dans notre autobus pour continuer notre périple dans la direction d’Ichim, ce qui nous obligea à revenir sur nos pas pour bifurquer ensuite, Ichim étant non loin de la frontière avec le Kazakhstan.

A Ichim on nous montra la statue de  « Prascovia, la Jeune Sibérienne » chantée par Xavier de Maistre, cette jeune fille qui fit le voyage à pied d’Ichim à Saint-Pétersbourg pour demander au Tsar Paul Ier la grâce de ses parents injustement condamnés.

A Ichim, on nous fit aussi admirer un buste de Staline édifié par une association de vétérans de la Grande Guerre Patriotique. Mais au Musée régional on ne manqua pas non plus d’attirer notre attention sur une grande fresque qui représentait le massacre de dizaines de milliers de paysans par des tchékistes locaux, en 1921, un haut fait du bolchevisme qui, nous dit-on avec dépit, n’avait jamais été signalé ni par les journalistes, ni par les historiens. Le plus étrange est que le souvenir de cette répression barbare n’apparaissait pas du tout en contradiction avec l’hommage à Staline, ni avec l’attachement au communisme manifesté autant par les notables que par l’ensemble de la population. Nous avons pu, d’ailleurs, remarquer, dans toutes ces villes de Sibérie, que les vestiges de l’Union soviétique y étaient encore bien présents, non seulement par les statues et les noms des rues, hérités de cette époque, mais surtout dans les multiples détails de la vie quotidienne qui échappaient à la frénésie de consommation et de modernisation qui avait transformé Moscou. C’est l’une des différences entre Moscou et la province. J’ai été par la suite invité à Oulianovsk, l’ancienne Simbirsk, et j’ai pu me rendre compte à quel point, dans la ville restée fidèle à Lénine,  les idées communistes étaient encore vivaces chez la plupart des gens que j’ai rencontrés.

Ichim nous a séduit par son charme agreste : c’est une petite ville de 60.000 habitants, située au bord d’une rivière du même nom, l’Ichim et comme enfouie dans la verdure. Nous avions jusque là était logé dans des hôtels plus ou moins confortables, mais à Ichim il semblait qu’on reculait encore dans le temps et qu’on retrouvait les conditions qui me rappelaient celles que j’avais connues en Union soviétique, dès qu’on s’éloignait des grands centres. Pourtant personne de nous ne se plaignit quand « la ministre » locale de la culture mit à notre disposition les pavillons en bois d’une «  base touristique » qui donnait sur la rivière.

Les boutiques de cannelle connurent partout un beau succès, pour les raisons que j’ai déjà indiquées, mais c’est à Ichim que la symbiose avec le public russe atteint son apogée. En dépit de la précarité, la culture garde une grande place dans cette ville, grâce au maire communiste, d’origine allemande, qui aurait tant voulu poursuivre la coopération avec le Cosmos. Vladimir Korevitski vint assister à la clôture de la tournée qu’il avait organisée et participa aux conversations destinées à y donner une suite.

On n’aboutit toutefois à rien de concret et il fallut attendre deux ans pour que Vladimir Korevitski et Gwenaëlle Groussard, le 20 janvier 2008, signent un protocole d’accord aux termes duquel Wladyslaw Znorko viendrait à Tioumen créer un spectacle en russe avec les acteurs du théâtre. A vrai dire, le succès de ces échanges doit beaucoup aux « deux Irina » (Miagkova et Vavilova), infatigables entremetteuses culturelles entre la Russie et la France, mais aussi à Vladimir Korevitski, conscient de la nécessité de sortir de la routine qui guette toujours un théâtre de répertoire. Et s’il avait pris le risque, bien récompensé, de faire venir à Tioumen Les boutiques de cannelle, sans même avoir vu le spectacle, c’est parce qu’il espérait établir des échanges fondés sur la réciprocité. Passionné d’un art qu’il avait pratiqué dans sa jeunesse, Vladimir Korevitski a constamment manifesté au cours de nos rencontres une très grande ouverture d’esprit et, malgré son éducation soviétique, il avait suffisamment de sens critique pour comprendre tout ce que l’esthétique de Znorko pouvait apporter à son théâtre, trop coupé du monde pour se renouveler par ses propres moyens.  Dans l’esprit de Wladyslaw Znorko, le spectacle qu’il comptait créer avec les Russes devait être une sorte de prologue du Golem, un projet de plus grande envergure qu’il réalisera, effectivement, deux années plus tard, à Marseille, à la Gare Franche. Il l’avait, d’ailleurs, intitulé initialement  Quelques minutes avant l’arrivée du Golem, mais au cours des répétitions cette sorte de «  hors d’œuvre » d’un plat de résistance à venir se transforma en une création autonome, spécifique et devint Trop près de l’horizon. Le contact avec une réalité nouvelle, un « matériau » inhabituel, insolite, l’ont amené tout naturellement à élaborer progressivement une trame dramaturgique tributaire au moins autant de son rapport avec cet environnement inédit qu’à ses motivations strictement personnelles.

L’équipe qui devait accompagner Wladyslaw Znorko était composée de l’acteur David Bursztein, d’Olivier Martin, régisseur du son, de Richard Psourtseff, régisseur lumière, de Catherine Verrier, assistante à la mise en scène, d’Irina Vavilova, actrice et  traductrice, et de moi-même, en tant que dramaturge et traducteur. S’il était prévu qu’Irina et David auraient des rôles dans le spectacle, très rapidement on s’aperçut que cela risquait d’introduire des dissonances préjudiciables à la cohérence du spectacle. David se contenta d’enregistrer une chanson, quant à Irina elle avait déjà fort à faire pour transmettre les intentions du metteur en scène et éviter les malentendus entre des cultures théâtrales différentes. J’étais destiné à la seconder, mais d’emblée Znorko me fit savoir qu’il attendait autre chose de moi. S’il avait accepté l’invitation de Vladimir Korevitski, c’était surtout pour rétablir le lien perdu entre le théâtre russe et une avant-garde dont il avait conscience d’être aujourd’hui l’héritier naturel. Il attendait que je rattache son esthétique à ces sources oubliées et que j’annonce dans le spectacle en gestation « le retour de l’avant-garde » dans son pays d’origine.

Nous sommes arrivés à Tioumen par le transsibérien le 25 avril 2008 et le lendemain Vladimir Korevitski réunit la troupe pour la première prise de contact. Quand il prend la parole, Wlado oppose les vertus de la province, Marseille et Tioumen, aux impostures des capitales, Paris et Moscou. Il attribue à son projet de spectacle un caractère novateur et fondateur qui doit marquer le retour en Russie de l’avant-garde née, rappelle-t-il, loin des grands centres, à Hyléïa, la propriété familiale des frères Bourliouk. Il me fera enregistrer sur ce thème une sorte de proclamation, de manifeste, que l’on fera entendre au public avant le début de chaque représentation. Il associe à présent Trop près de l’horizon à un projet de livre sur L’atelier de démolition, un titre emprunté à Henri Michaux et qui fait écho à «  la table rase » perpétrée par toutes les avant-gardes contre les académismes et la routine.

Il s’agit, en effet, pour rester fidèle à lui-même, d’aller à l’encontre des idées et des habitudes reçues.  Ce retour à un passé porteur de sens, de vie de l’esprit,  Wladyslaw Znorko le veut aussi pour lui-même car il retrouve ici ses origines slaves.

Wladyslaw Znorko est conscient du défi constitué par le travail qui l’attend pour communiquer avec des comédiens habitués au théâtre de texte. Il décide alors de soumettre à la troupe un questionnaire en fonction duquel il distribuera les rôles.

La tâche est rude, car les comédiens, malgré leur curiosité, leur engagement, sont déconcertés par cette improvisation permanente si éloignée de tout ce qu’ils ont appris.

Mais, peu à peu, l’euphorie du jeu théâtral va triompher de leur scepticisme et ils rivaliseront d’invention dans leurs propositions, étonnés d’une liberté laissée par une méthode si peu directive qui ne les met pas au service d’un texte préétabli, mais suit une fantaisie dictée par l’instinct, le goût, l’imagination et surtout une absolue justesse du sens artistique qui fuit comme la peste l’anecdote, l’illustration pour rendre à l’action scénique toute son intégrité. Il est même difficile, dans ce cas, de parler de «  mise en scène » pour qualifier un travail théâtral qui s’apparente à ce point à l’art d’un peintre ou d’un sculpteur.

On sait que même avec les comédiens français Wladyslaw Znorko est peu disert, mais face aux acteurs russes, soucieux de comprendre ses intentions dans les moindres détails, il dut user de multiples ruses pour garder la part de mystère nécessaire et maintenir la tension. Ainsi, pour mettre les acteurs en confiance, il a recours aux anecdotes sans lien apparent avec le spectacle.  Parfois, les acteurs s’impatientent, ils ont l’impression de perdre leur temps, ils réclament un travail concret, précis. Mais quand ils sont sur la scène, Wlado les dirige, ou plutôt les inspire, avec une intuition poétique sans défaut. Il y a l’obstacle de la langue et au début, avec Irina Vavilova, nous nous relayons pour faire passer en russe les indications concernant le jeu des acteurs. Plus tard, Irina Miagkova viendra nous rejoindre, elle connaît depuis longtemps le travail de Wlado et saura trouver, dans les deux langues, les mots qui assurent la transmission dans les deux sens. Le théâtre a embauché un jeune interprète intelligent et sympathique, Sacha, qui fait de son mieux, mais il est sur tous les fronts car il faut aussi aider Olivier Martin et Richard Psourtseff à communiquer avec les techniciens russes qui prendront le relais après leur départ. La relation que ceux-ci sauront établir a été l’un des points forts de cette aventure. Tania, pour la lumière, et Victor pour le son feront des merveilles. Et après la première représentation, Richard Psourtseff et Olivier Martin pousseront un cri de victoire : ils sont assurés désormais que le spectacle pourra se faire sans eux, leurs collègues russes ayant appris toutes les nuances de leurs partitions.

Il n’était pas facile, en effet, pour les techniciens russes de sortir de leur rôle habituellement secondaire pour se transformer en véritables co-auteurs de la création. Et il est fascinant de voir peu à peu, scène par scène, le spectacle s’ébaucher dans un climat onirique qui recouvre de multiples couches de sens. Wlado s’exprime en général de manière indirecte, par métaphores. Il a horreur de l’effet, de la littéralité. Le texte est réduit à de courtes phrases et il est presque totalement improvisé. Comme, pour la bonne règle, il faudra bien qu’il existe sur le papier, Irina Miagkova va le reconstituer a posteriori et il tiendra en quelques pages. Mais on avance dans l’inconnu et les acteurs sont à la fois excités et effrayés par cette liberté dont ils n’ont pas l’habitude. Wlado lance les grands traits de la mise en scène, mais il leur laisse le soin d’inventer eux-mêmes leurs personnages à l’intérieur de ce cadre de jeu. Une grande difficulté s’élève avec les questions : quoi, où, quand, comment ? Les acteurs sont en quête d’une ligne, d’une cohérence dramatique qui est exclue de la scène. Il y aura des tensions. La responsable des comédiens, dans l’organisation quasi militaire de la troupe, transmettra des doléances à la direction. Mais il y a dans le théâtre russe une véritable sacralisation du metteur en scène, considéré comme un démiurge doté d’un pouvoir absolu.

Ces plaintes furent donc étouffées et l’attraction de la nouveauté, la bouffée d’air frais apportée par Znorko dans un théâtre sclérosé, l’emporta sur la routine, les habitudes et les réactions d’amour-propre. L’un des aspects les plus positifs de cette collaboration sera au contraire la faculté d’adaptation des acteurs russes à des méthodes tellement à contre-courant de leur pratique et même de leur conception du théâtre. Sans doute, leur métier, leur maîtrise de l’art de l’acteur qui, au prime abord, semblait constituer un obstacle, devint leur principal atout pour adhérer à un univers si étranger, si éloigné de leur tradition. Et leur engagement dans la construction du spectacle a largement contribué au succès d’une entreprise que beaucoup jugeaient perdue d’avance, en raison du délai imparti, des difficultés techniques, et surtout du choc des cultures.

On ne raconte pas un spectacle de Znorko, tellement le sujet, en soi, y a peu de part. L’histoire, l’intrigue n’impose pas sa loi, elle est consubstantielle à la dramaturgie scénique et à une temporalité qui n’est pas linéaire. Et, bien que chacune de ses œuvres plonge ses racines dans un terreau intime,  il évite toute allusion directe à ses propres états d’âme. A cet égard, le spectacle de Tioumen est une exception.

Ainsi, il présente son héros, l’Etranger, comme son double et il le répètera souvent à l’acteur qui jouait le rôle. Et il veut que ce double, au début du spectacle, soit précipité dans sa maison par deux infirmier, comme s’il sortait d’un hôpital. Il est blessé et porte un bandeau. Son état ne cessera d’empirer jusqu’à sa mort, à la fin. Enfermé dans sa maison, l’Etranger écoute une  chanson et reçoit la visite du facteur qui lui conseille de sortir pour prendre l’air. Les infirmiers poussent l’Etranger dehors et emportent la maison. L’Etranger suit alors une balle de tennis qui va le conduire très loin dans une steppe désolée où il rencontre une tribu commandée par un chef aussi puissant qu’ignorant, le Vieux. Les personnages ne sont pas personnalisés, ils sont désignés par leur fonction ou leur état : il y a le Facteur, l’Electricien, le Soldat, l’Instituteur, la Prophétesse, la Charbonnière, la Typhoïque. Deux jeunes filles représentent des Anges dont les apparitions scandent le spectacle jusqu’à la fin, lorsque l’Etranger invite dans sa maison tous ceux qu’il a rencontrés sur son chemin pour une grande fête qui, comme toujours chez Wlado, est une fête ratée car tous meurent les uns après les autres. Ce spectacle est donc comme une parabole sur les tourments de la création, où Wlado a transposé son propre chemin intérieur.

Certes, les comédiens, malgré tout, restèrent divisés, comme, d’ailleurs, au moment des représentations, ce sera le cas du public. Si les plus jeunes ont abandonné assez vite leurs réserves, d’autres, les vétérans, malgré leur désir de compréhension, perçurent presque comme insultant le refus de répondre à leurs questions. Ils étaient habitués à être dirigés et à suivre une ligne d’interprétation bien précise, conforme au personnage qu’ils devaient incarner. Et là ils étaient non seulement livrés à eux-mêmes mais ils n’avaient pas de repères pour construire leur rôle. Depuis notre passage à Tioumen avec Les boutiques de cannelle, deux ans auparavant, j’avais de bonnes relations avec l’un des comédiens les plus importants de la troupe : Katchan. Il avait passé son enfance à Drohobycz, la ville de Schulz, et avait été, à Moscou, au Maly Teatr, où il avait connu Irina Vavilova. Cela nous a rapprochés, et il me témoignait une amitié touchante. Lors des premières répétitions il m’a confié qu’il ne comprenait rien. On ne lui avait proposé aucun axe de jeu. Je lui ai donné quelques conseils : il ne devait pas parler fort, mais d’une voix aiguë et enrouée. Et il devait constamment faire croire qu’il savait tout alors qu’il ne savait rien. Il est responsable de sa tribu. Les autres ont confiance en lui, il doit donc donner le change, il est un simulateur. D’autres comédiens et comédiennes s’adressent à Irina Vavilova et à moi pour éclairer leur personnage. Peu à peu, les plus rétifs entrent dans le  spectacle qu’ils habitent, qu’ils font vivre sans plus se poser de questions sur une ligne qui reste en pointillé. Grâce à l’aide d’Irina Vavilova, Tania, qui incarne l’un des anges, fait des progrès, elle devient de plus en plus libre, de plus en plus vraie. On apprendra plus tard qu’elle refusait d’avoir une vie personnelle pour se consacrer entièrement au théâtre. Lors des jours de fête elle vient quant même au théâtre, car c’est son seul foyer, sa seule famille. Elle dira d’un ton désabusé qu’elle n’avait rien à faire pendant son temps libre. Elle est entièrement seule, n’a ni mari, ni enfant, ni parents, ni chat, ni chien. Elle n’a que le théâtre. Elle accepte donc facilement les répétitions supplémentaires. Mais ma préférée, c’est l’autre Tania, la Charbonnière. Elle retient l’attention sur la scène par sa seule présence. Quand elle remue le charbon avec sa pelle, quand elle s’arrête pour regarder ses mains, pour écouter et contempler les scènes qui se succèdent, avec des expressions toujours différentes, elle dégage un éclat intérieur qui est l’apanage des vraies natures théâtrales. Elle brille.

La Charbonnière appartient au groupe des novateurs, comme j’appelle ceux qui sont les moteurs du spectacle, qui prennent des initiatives : l’Electricien, le Facteur, l’Instituteur. Le Soldat est joué par le plus vieil acteur de la troupe. Il est venu par curiosité à la première réunion sans aucun espoir d’être pris, à cause de son âge. Mais Wlado l’a remarqué et l’a aussitôt intégré à sa distribution qu’il a faite à la fois à partir des questionnaires et au hasard des contacts personnels. Ce Soldat improvisera un monologue que, malheureusement, à mon grand regret, on n’a pas gardé, où il exprime exactement l’état d’esprit des comédiens russes devant cette manière de faire du théâtre, qu’ils n’auraient jamais imaginée, une manière qui les désoriente, mais les fascine.

Wlado a multiplié un grand nombre de scènes et vient le moment où on aurait assez de matière pour monter le spectacle, mais on ne sait pas comment, dans quel ordre, enchaîner ces moments disparates. C’est le revers de l’improvisation. Nous sommes tous inquiets. Mais Wlado finit par trouver la solution : il demande à la tribu de s’aligner derrière son chef, le Vieux, dans un ordre biblique. Cette ligne va structurer tout le spectacle. Et il invente quelques jeux de scènes pour remplir l’intervalle entre la rencontre de l’Etranger et de la tribu et le départ en train qui marquera le retour à la maison. Lors des répétitions suivantes il intègre toutes les scènes à partir de la ligne formée par la tribu devant l’Etranger prostré. Mais si la forme réclame l’ordre, la vie est dans la déconstruction. Et pour rompre l’artifice, Wlado invente brillamment de nouvelles scènes,  comme des numéros de cirque,  qui font penser au montage des attractions d’Eisenstein. Ce sont des variations qui déploient le thème de la tribu. Il installe des raccords et après l’hécatombe finale, en guise d’épilogue radieux, il offre à la petite Tania, l’ange blond, une danse magnifique qui ouvre sur l’extase du dépouillement et sur la poésie de l’éternelle jeunesse.

Dominique Jambon, alors directeur du Centre culturel français de Moscou, vint assister à la première. Il avait été le premier « producteur » de Wlado, celui qui l’avait lancé, à la Maison de la Culture de Fezin. Plus tard, il avait accueilli La Cité Cornu à l’Espace André Malraux de Chambéry. Il sera touché par ce spectacle russe où, dit-il, il avait retrouvé un univers poétique qui lui était cher et son avis fut partagé par Edward de Lumley, le directeur de l’Alliance française d’Ekaterinbourg et par Claude Crouail, le Consul d’Ekaterinbourg, venus presque en voisins.

Vladimir Korevitski pour sa part se dit très satisfait, félicite tout le monde et surtout le Maître qui a surmonté tous les obstacles. Il attend des merveilles de sa coproduction avec le Cosmos. La prochaine étape devrait être la tournée du spectacle en France. Lorsque, en 2010,  Le Golem fut joué aux Célestins, à Lyon, le Cosmos invita Vladimir Korevitski et Irina Miagkova pour signer des accords qui auraient permis de montrer au public français Trop près de l’horizon. Mais ces engagements n’eurent pas de suite. L’ancien théâtre de Tioumen qui nous était devenu si cher, fut détruit pour être remplacé par un énorme catafalque offrant tout le confort moderne et doté d’une technologie de pointe…Puis Vladimir Korevitski dut prendre sa retraite. Les ponts étaient rompus. Trop près de l’horizon est entré au répertoire du théâtre, mais on peut douter que se soient renouvelés, depuis tout ce temps, les moments de grâce que nous avons connu en ce mois de mai 2008.

Nous ne sommes sans doute pas les seuls à regretter la disparition des échanges qui avaient permis de si belles rencontres. La veille de la première, une critique de théâtre, Elizaveta Ganopolskaïa, publia dans un journal de Tioumen un article qui complète le témoignage déjà cité d’Olga Trophimova sur la réception des spectacles de Znorko :

«  On montrera ce spectacle trois fois et on n’en parlera plus. Ce spectacle ne vivra pas longtemps, il ne tiendra pas. Qui va voir ça ? Le public ne viendra pas.

  Des pronostics de ce genre, j’en entends à chaque première au théâtre d’art dramatique de Tioumen. Il faut croire qu’ils font partie des superstitions théâtrales. Il est temps de se faire une raison et de ne plus accorder d’attention à ces prophéties de malheur, mais chaque fois on a un frisson d’inquiétude : et si, tout d’un coup, elles se vérifiaient ?!

Demain, c’est la première du conte fantastique théâtral Trop près de l’horizon. Et on entend proférer de nouveau les prédictions les plus menaçantes.

Cette fois, on dirait, en effet, qu’elles sont plus fondées que d’ordinaire. Seulement deux semaines pour les répétitions, alors que chez nous on a l’habitude de répéter pendant des mois !!

La mise en scène, il est vrai, n’est pas imposante. Et on connaît des cas où on a fait des spectacles en cinq jours (pour des raisons de force majeure, mais tout de même !).

Le metteur en scène est français, il ne parle presque pas le russe, il doit faire appel à des interprètes. Le metteur en scène a dessiné sur un cahier des compositions qu’il a essayées ensuite de réaliser sur la scène, comme s’il faisait de la musique composée depuis longtemps et oubliée. Tout cela paraît bien inquiétant ! Qu’est-ce qui peut bien en sortir ?!

J’ai assisté aux répétions. Je ne peux pas dire que je n’étais pas du tout préparée. Au dernier Festival du Cheval d’or, il y a deux ans, les acteurs du Cosmos Kolej ont joué un spectacle d’après Les boutiques de cannelle, un recueil de nouvelles de l’écrivain polonais Bruno Schulz.

L’imagination de Wladyslaw Znorko, d’origine polonaise, fondateur du théâtre que je viens de mentionner, et qui existe depuis 1981, a transporté le héros dans un monde de rêve. On perçoit tout ce qui arrive à travers un rideau de brume, qui ne s’éclaire que dans les moments où l’imaginaire du spectacle coïncide avec nos propres souvenirs : une silhouette ou une intonation a déclenché une étincelle qui est venue éclairer notre monde intérieur, on essaie alors de retenir cette image fugace, mais en vain.

Il m’a semblé que je regardais Les boutiques de cannelle comme dans une sorte de demi-sommeil et que ce spectacle était plus incompréhensible qu’intéressant. Mais au cours du temps, j’ai découvert que ce spectacle laissait de longues traces et que son atmosphère était inoubliable.

En regardant les répétitions de Trop près de l’horizon, j’ai compris que cette atmosphère existait avant que le spectacle soit composé en entier. C’est le spectre de tout ce qui apparaîtra sur la scène, de ce qui a existé jadis, on ne sait quand, et qui continue à vivre dans l’imagination. Le ciel, avec les nuages sur la toile de fond, la lumière, la musique, sont des pressentiments magiques.

Les mots ont changé ces impressions. Wlado a parlé en français, son amie et interprète bénévole, Irina Miagkova, a traduit, Irina Vavilova, l’actrice du Cosmos Kolej, a apporté quelques précisions, et l’assistante de mise en scène a été assaillie de questions. Irina Miagkova a complété sa traduction, la chaîne des interprétations s’est amplifiée, les assistants de Wlado ont échangé plusieurs répliques, auxquelles ont fait écho les propositions des traductrices et, dans cet embrouillamini, il était difficile de trouver un sens qui fuyait comme dans un rêve. Les ordres brefs et soudains de Wladyslaw, en russe, ne faisaient qu’ajouter à l’étrangeté de la situation : Silence ! Du calme !

Soudain, au milieu de ce processus, une petite fille avec des rollers a surgi dans l’obscurité de la salle. Personne ne lui a accordé d’attention on pouvait penser qu’elle n’existait que pour moi. La petite fille s’est faufilée jusqu’aux premiers rangs, elle est restée un moment et s’est retournée, elle a gravi maladroitement la marche qu’elle venait de descendre tout aussi maladroitement, elle a passé la porte et a disparu. J’ai appris plus tard qu’elle était la petite-fille d’un employé du théâtre. Personne ne savait pourquoi elle était venue. Mais elle s’est inscrite d’une manière organique dans l’action scénique où il y avait beaucoup de fragments analogues, d’une mystérieuse et impondérable nécessité.

Trop près de l’horizon n’a de place ni dans l’espace ni dans le temps. Mais dans ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, apparaissent des associations. Chacun a les siennes. A un moment, j’ai reconnu le film d’animation Le hérisson dans le brouillard, bien que rien sur la scène n’y ressemblât en quoi que ce soit. Et voilà que le metteur en scène confiait aux acteurs qu’il aimait les films de Youri Norstein. On vit se succéder de vagues citations de films italiens et géorgiens, on se rappelait Le rivage du ciel mis en scène récemment par Linas Zaïkouskas, aux théâtres de Kourgan et de Kamen-Ouralsk (Le rivage du ciel et Trop près de l’horizon, n’est-ce pas la même chose ? La frontière du non-être. Et aussi le facteur sur son vélo, des êtres bizarres, un autre cours du temps…). Le conteur fantastique, le guide des chemins qui mènent au pays des miracles inouïs, s’est transformé en une balle de tennis. La femme surnommée La typhoïque, est un épouvantail de jardin d’enfants…elle crie : L’eau après le typhus !

Je ne me suis pas donné pour but de reconnaître obligatoirement chaque citation, de me rappeler des correspondances. Je vous conseille de procéder de même. De voir les rêves en plein jour.

 

 

 

 


[1] Un comédien de la troupe du théâtre de Tioumen, il jouera  l’Instituteur dans Trop près de l’horizon, le spectacle créé par Znorko à Tioumen en 2O008. ( N.d.T)

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