Requiem pour le mur de Berlin

 

J’inaugure ce blog par un hommage à mon ami Georges Banu qui  n’est pas seulement un grand critique de théâtre, il est aussi l’auteur d’essais remarquables sur des thématiques plus personnelles. J’ai retrouvé dans mes  » archives » un article qui m’avait été inspiré par  » Des murs…aux murs », un livre publié chez Gründ en 2009. Il a été publié dans la revue  » De(s)générations » à laquelle je collabore par sympathie pour les idées qu’elle défend et par amitié pour Philippe Roux et pour Jean-Marc Cerino. Je le reprends ici en y ajoutant quelques réflexions préliminaires. Si je me suis souvenu du  » mur de Berlin », c’est parce que j’ai vu hier un film allemand récent dont l’action se passe en RDA, en 1980,  » Barbara » qui est symptomatique du changement qui s’est opéré dans les esprits depuis la chute du Mur. J’ai appris cet événement en Italie, à  Trento, où je participais au premier grand colloque international sur  » Le zaoum et le  futurisme russe » … J’ai alors exulté : on avait enfin terrassé la bête immonde, un système inhumain qui écrasait les individus au nom d’un mythe collectif utopique et invivable! J’avais passé vingt ans dans les pays communistes et je n’en voyais que les aspects ténébreux…Je suis loin aujourd’hui d’éprouver les mêmes sentiments et le film de Christian Petzold, s’il n’est pas un chef d’oeuvre en termes d’esthétique du cinéma, a au moins le mérite de porter sur la RDA un regard équitable qui montre une connaissance rare de ce qu’on appelait alors  » le communisme réel ». Il n’est pas question, certes, de réhabiliter un système dont on a suffisamment démontré la malfaisance…mais ce film a le mérite d’échapper aux préjugés idéologiques et de s’intéresser aux destinées humaines sous ce système. En  le regardant, je me suis rappelé ma propre expérience du communisme pour en déduire que, toutes proportions gardées, en dépit de ses failles, de ses  » lacunes » comme on disait, l’organisation socialiste de la vie préservait chez les individus qui devaient la subir une part d’humanité que l’ignoble capitalisme est en  voie de détruire définitivement si les « indignations » qu’il suscite ne parviennent pas à l’endiguer. Le choix de Barbara, l’héroîne du film, qui préfère  rester sous un régime qu’elle abhorre, parce qu’elle y sera plus utile que dans la vie dorée que lui propose son amant fortuné n’est pas un choix sentimental, c’est un choix d’humanité et l’attitude même du flic appelée à la surveiller en dit long sur le double jeu permanent des collaborateurs les plus apparemment serviles du système. Czeslaw Milosz dans  » La pensée captive » a fort bien analysé cette dualité qu’il assimile au  » ketman » des Orientaux.  Quant au docteur Reiser, celui qui a accepté  » le pacte avec le diable » pour avoir les moyens de continuer à soigner, à aider les autres, il m’a rappelé beaucoup de cas semblables que j’ai connus dans les pays communistes, en Pologne, en Tchécoslovaquie et en URSS. Je n’ai jamais vécu en RDA, mais je me souviens que mes étudiants à l’université de Bratislava étaient très friands des stages que leur offrait l’université de Halle et  me parlaient avec enthousiasme de l’intensité d’une vie culturelle sans comparaison avec celle de leur pays, exsangue depuis l’invasion soviétique de 1968. Et il est indéniable que la culture avait sous le communisme une autre place que dans nos pays écrasés par une mondialisation qui, comme critère suprême de valeur culturelle et humaine, met les  » scores » des équipes de football ou les performances du CAC 40…Et  l’effondrement du mur n’a pas fait que des heureux parmi les habitants de la RDA…dont beaucoup préféraient la foi dans l’homme à un bien-être  matériel futile et fallacieux, ce qui pourrait être une leçon à tirer du choix de Barbara. A titre d’exemple je citerai le chef d’orchestre Herbert Kegel, qui s’est suicidé après la chute du mur, non seulement parce qu’il se trouvait sans emploi, ni par « la perte de ses illusions », mais au contraire parce qu’il ne croyait plus en l’avenir d’une humanité qui prenait le chemin d’un nivelage destructeur de toutes les valeurs.  Après ce long  préambule je vous invite à lire ce  » Requiem pour le mur de Berlin » :

 

 

Requiem pour le Mur de Berlin

 

Parmi les manifestations et les publications qui saluent le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, le livre de Georges Banu, Des murs…au mur, qui vient de paraître aux éditions Gründ, mérite une attention particulière. Magnifiquement écrit et pensé, remarquablement illustré, cet essai nous rappelle tout d’abord, que Georges Banu, écrivain  français d’origine roumaine, n’est pas seulement l’un des meilleurs critiques et théoriciens du théâtre, mais qu’il est l’un de nos meilleurs prosateurs, autant par l’acuité de la pensée que par la maîtrise de la langue. A cet égard, ce dernier ouvrage s’inscrit dans la lignée des livres, tous singuliers et passionnants, qu’il a consacrés à L’homme de dos  ou aux Nocturnes.

Son analyse, à la fois mesurée et engagée, des circonstances qui ont présidé à la construction du mur, puis à sa chute, ne pouvait être menée avec cette justesse, cette profondeur et cette globalité, que par un homme de l’Europe de l’Est, un homme qui n’avait pas assisté à la partition de l’Allemagne et de l’Europe avec le regard curieux d’un voyeur occidental, mais qui l’avait ressentie dans son esprit et dans sa chair.  « Le Mur a existé », écrit-il, «  j’ai subi sa violence et je ne me suis pas réjoui comme tant d’amis de l’Ouest à le franchir en  touriste  épris de l’Est pour mieux revenir à l’Ouest, non, le Mur pour une génération aujourd’hui révolue, la mienne, a été la matérialisation de cette expression figurée que Winston Churchill, en 1948, emprunta au théâtre, le Rideau de fer, pour désigner la terrible, l’insupportable division de l’Europe. »

Cette division de l’Europe entre l’Ouest et l’Est, elle n’a malheureusement pas cessé d’exister avec la chute du Mur. Comme le rappelle Georges Banu, il n’y a pas que les murs de pierres et de briques : « Il n’y a pas de mur extérieur sans un autre, intérieur et imaginaire ou extérieur et politique. Avant les briques et le ciment, les matériaux de la séparation sont les mots, les idées, le passé irrésolu. Finalement, ces murs-là, les murs sans matière sont ceux qui résisteront  le plus longtemps, tandis que les autres, à un moment ou à un autre, finissent pas tomber en ruine ou en désuétude.[…] Les murs intérieurs s’insinuent de manière perverse  entre les êtres et les dissocient sans pierres ni briques. Ce sont les murs que l’on porte avec soi et dont la destruction ne dépend que de soi. » Cette constatation rend quelque peu dérisoires les festivités tonitruantes de ce vingtième anniversaire, surtout si l’on pense à ce que la réunification a apportée aux habitants de l’ancienne RDA. Les mêmes qui ont détruit le Mur ont aujourd’hui la nostalgie de ce même régime qu’ils ont renversé il y a vingt ans. Et ce n’est pas un hasard si le Linke, le nouveau parti anticapitaliste, connaît ses plus grands succès dans cette Allemagne de l’Est qui, après avoir été victime de la partition, est traitée aujourd’hui en parente pauvre par ses libérateurs. Ainsi va le monde et jamais les droits de l’homme n’ont été aussi maltraités que dans cette Europe qui en a fait le principal argument de sa politique.

Les anciens systèmes totalitaires avaient au moins la franchise de leurs convictions. On savait avec eux à quoi s’en tenir. Et on ne saurait oublier toutes les conséquences de cette chute du Mur, puisque la rupture de cette horrible digue a ouvert une boîte de Pandore qui n’a pas cessé de répandre ses fléaux sur le monde, depuis la guerre du Golfe, le bombardement de la Yougoslavie, jusqu’à l’invasion de l’Irak et l’expansion du terrorisme islamiste que l’on combat aujourd’hui en Afghanistan après l’avoir favorisé lorsqu’il servait les visées de l’Empire Américain. Comme le rappelle Georges Banu, au Mur de Berlin ont succédé d’autres Murs, notamment le Mur de la Haine qui sépare les Israéliens des Palestiniens, un Mur qui enferme dans un mouroir une population privée de tous ses droits par la nouvelle loi du monde. Et au moment même où l’Occident fête l’anniversaire d’une libération, ses dirigeants sont impuissants ou complices face à une entreprise d’asservissement de tout un peuple expulsé de sa terre pour des raisons bibliques dont les ravages ne sont pas moindres que ceux de la Grande Utopie. Mais notre sacro-sainte démocratie excelle à pratiquer deux poids et deux mesures en fonction de ses intérêts vitaux et stratégiques. Hier encore, dans l’Allemagne d’Adenauer, les mêmes qui fêtent aujourd’hui la chute du Mur et du communisme, considéraient comme des traîtres à la patrie leurs concitoyens qui avaient lutté contre Hitler, et aujourd’hui, le gouvernement de la Lettonie, membre de la communauté européenne, met en cause le procès de Nuremberg et tente avec succès d’influer  sur le président de la Cour européenne des droits de l’homme pour faire approuver par celle-ci la condamnation d’un ancien partisan antinazi, un homme de quatre-vingt six ans, traité en «  criminel de guerre »  pour avoir combattu les forces hitlériennes qui occupaient son pays.

Certes, on ne peut que se réjouir de la disparition d’un régime qui, pour se maintenir, n’avait d’autre choix que d’enfermer son peuple derrière un Mur, mais il serait naïf d’attribuer à cette victoire sur « l’empire du mal » une vertu définitive. S’il y a un empire du mal dans le monde, on ne saurait le réduire à un système de domination, aussi funeste qu’il soit et qui était dès son origine promis à l’échec.  En érigeant le Mur, les idéologues marxistes creusaient déjà leur tombe. Le mirage de la société de consommation était plus fort que les beaux discours qui voulaient faire avaler à des sujets rétifs une réalité peu alléchante. Et de toute façon, les jeux étaient faits, car  s’ils n’avaient pas eu recours à cette solution de force, leur pays se serait peu à peu vidé de ses habitants. Passeur de l’ouest vers l’est, j’ai fait un parcours inverse de celui de Georges Banu ou de Tzvetan Todorov, j’ai vécu vingt ans de l’autre côté du Mur, à l’ombre du Mur, non en touriste, certes, mais en résident privilégié. J’avais notamment, sur les  autochtones, l’avantage de pouvoir traverser à mon gré, pour mon usage personnel, la frontière la plus surveillée du monde. Le Mur a signifié pour moi la coupure avec mes origines, avec ma société, avec ma culture, l’initiation à une autre société, à une autre culture. Bientôt, j’ai fait de la culture de l’Est la culture par excellence, ma culture. Et, confronté aux inepties des interdits, à la peur de la délation, à l’obsession des écoutes, j’ai senti dans ma chair et dans mon esprit l’aiguillon  créatif, vivifiant, de la censure et de la terreur. Si la construction du Mur signifiait déjà l’échec du communisme,  sa destruction, en ouvrant à l’Est, l’ère de la démocratie, en préparait en même temps la faillite. L’échec du communisme était celui d’une idée dont les effets contrariaient les besoins élémentaires des hommes. L’échec de la démocratie n’était pas dû, comme on l’a prétendu, à une inaptitude congénitale des gens de l’Est à discipliner des appétits trop longtemps refoulés, il provenait de l’irruption soudaine des lois de la jungle dans un monde jusqu’alors soumis à un ordre de fer.  Un ordre dont les contraintes étaient porteuses d’une culture qui, comme Heine Müller l’a fort bien dit, était indissociable d’une mauvaise conscience confrontée aux ambiguïtés d’une condition qui contenait depuis le début, comme un cancer, les prémisses de son effondrement. Heine Müller se disait incapable de vivre au milieu de gens dont l’innocence « le dégoûtait ». Le triomphe du capitalisme libéral sur le communisme autoritaire a été celui de la sous-culture de consommation sur la culture de création. Toutes les tentatives d’enlever aux artistes leur liberté extérieure ont été autant d’adjuvants de leur liberté intérieure. Quel plus bel hommage peut-on rendre à un poète que de le condamner à mort pour ses vers ? Sous la dictature barbare des fonctionnaires de l’Empire, un poème d’amour devenait par son existence même, par sa beauté même, «  en tant que telle », un acte politique. Il ne peut y avoir de vraie création que dans les catacombes. Dès que les peintres, les poètes, les musiciens russes, polonais, tchèques, slovaques, roumains, hongrois ont joui du droit de créer leurs œuvres au grand jour, de les publier, de les monnayer, dès qu’ils ont vécu de leurs œuvres au lieu de vivre pour elles, ils sont tombés dans une déchéance publicitaire pire encore que le carcan de la propagande. Pendant neuf ans à Bratislava j’ai fréquenté des  peintres qui ne peignaient que pour eux, qu’entre eux, sans songer à tirer le moindre profit de leurs toiles dont ils n’attendaient que des ennuis. Pendant neuf ans j’ai été le témoin et le complice d’une production clandestine de tableaux dont la valeur ne sera jamais cotée chez Sotheby’s ou Christies. Rentré dans l’Occident mercantile, j’ai gardé un souvenir émerveillé de cette thébaïde qui devait sa pureté, son intégrité aux persécutions d’Hérode. Est-ce un hasard si, pendant la partition de l’Allemagne,  la culture vivante était toute entière à l’Est, sous un système qui visait à l’enrégimenter ? On a beau croire que la culture vit de liberté, l’expérience prouve au contraire qu’elle ne se développe que sous le regard inquisiteur du bourreau. Il faut s’y résoudre, la fin des systèmes totalitaires a marqué le début d’une décadence de la création culturelle qui semble aussi universelle qu’irréversible. Vélimir Khlebnikov, poète futuriste russe qui identifiait la poésie à « la création verbale », déclarait dans Trompette des Martiens qu’une guerre impitoyable opposait désormais les « izobretatieli », les inventeurs, les créateurs, aux  « priobretatieli », aux utilisateurs, aux consommateurs. Cette guerre a été celle de deux systèmes, l’un qui clamait la primauté des mots et des idées, l’autre qui s’appuyait sur la fascination des objets et des biens. Même si ce clivage peut paraître  outrancier à certains, il contient au moins une part de vérité. Les récents développements de la démocratie occidentale, dans tous ses états, contiennent les signes d’une régression culturelle qui, à long terme,  la condamnent à l’extinction de l’esprit créateur au profit des instincts animaux.

 

 

Laisser un commentaire